Note de lecture : La ligne noire des bisons, de John Tanner

Le salon du livre, qui s’est tenu le week-end dernier, a été l’oc­ca­sion pour moi d’une dou­ble décou­verte. Celle d’un édi­teur, Le pas­sager clan­des­tin, dont la col­lec­tion « les trans­par­ents » est riche de plusieurs réc­its sur des sociétés prim­i­tives, rédigés par des témoins qui en étaient eux-mêmes mem­bres. Et celle d’un per­son­nage, John Tan­ner (1780–1846 ?), et de son livre de sou­venirs, La ligne noire des bisons — Trente années d’er­rance avec les Indi­ens ojib­wa.

Tan­ner fait par­tie de ces quelques Occi­den­taux qui furent immergés pour une longue péri­ode dans des sociétés pré-éta­tiques, et qui finale­ment regag­nèrent le monde des Blancs et pub­lièrent leurs mémoires. J’ai déjà eu l’oc­ca­sion sur ce blog de par­ler de plusieurs d’en­tre eux (voir par exem­ple ce bil­let pour l’Amérique, celui-ci ou celui-ci pour l’Aus­tralie). Mais je n’avais jamais enten­du par­ler de John Tan­ner, qui fut enlevé par les indi­ens Shawnee à l’âge de neuf ans et vécut ensuite durant trente ans par­mi les Ojib­wa (à l’ouest des Grands lacs, à cheval sur le ter­ri­toire des États-unis et du Cana­da). Même s’il se perd par­fois dans les péripéties et le détail d’évène­ments per­son­nels un peu fas­ti­dieux, le réc­it de Tan­ner est une source de pre­mière qual­ité sur plusieurs dimen­sions essen­tielles de cette société indi­enne.

1. Un monde sous influence

En ce tout début de XIXe siè­cle, la société Ojib­wa reste une entité formelle­ment indépen­dante. Ses mem­bres ne sont pas par­qués dans des réserves ; ils ne sont soumis à nulle autorité poli­tique en-dehors d’eux-mêmes, et arpen­tent libre­ment leurs ter­ri­toires de chas­se (les Ojib­wa pra­tiquent égale­ment une très mai­gre agri­cul­ture, à laque­lle Tan­ner fait de brèves allu­sions). Mais l’om­bre de l’Oc­ci­dent plane déjà sur eux, et sa main a déjà assuré son emprise au tra­vers des com­pag­nies qui se livrent au com­merce des four­rures. Les indi­ens chas­sent certes pour se nour­rir, mais aus­si pour ven­dre les peaux à des « trai­teurs » (des com­merçants) qui ne se privent pas d’u­tilis­er toutes les ficelles pos­si­bles pour rouler leurs four­nisseurs dans la farine. En échange, les Indi­ens reçoivent fusil et balles (sauf erreur, la seule men­tion de l’arc au cours du livre con­cerne une scène de guerre ; pour la chas­se, le fusil est alors devenu irrem­plaçable). Ils reçoivent aus­si de l’al­cool, et plusieurs scènes sai­sis­santes décrivent com­ment les gains d’un hiv­er entier sont dilapidés en une ou deux soirées d’ivrogner­ie. Des Blancs, les Indi­ens ont aus­si reçu, depuis bien longtemps, des chevaux et des ger­mes infec­tieux. Les pre­miers sem­blent jouer dans cette région froide et boisée un rôle moins essen­tiel que dans les Plaines. Quant aux sec­onds, ils con­tin­u­ent de tuer, à inter­valles réguliers, un cer­tain nom­bre de gens.


2. La faim

S’il est un thème omniprésent dans le réc­it de Tan­ner, c’est celui de la dis­ette, voire de la famine, et des pri­va­tions endurées lors des longs et rigoureux hivers. La faim est le plus fidèle com­pagnon de l’In­di­en, quand bien même celui-ci, bon chas­seur (comme Tan­ner) peut à l’oc­ca­sion réalis­er de véri­ta­bles mas­sacres. Mais ceux-ci ne suff­isent pas à assur­er un appro­vi­sion­nement réguli­er, et encore moins sûr.

Un vil­lage ojib­wa à Sault Sainte-Marie en 1846.
Pein­ture de Paul Kane (1810–1871)

Revue non exhaus­tive : « la famine devint intolérable » (p. 95), « la faim nous réduisit à de telles extrémités que nous jugeâmes néces­saire d’avoir recours à une médecine [magie] de chas­se. » (p. 224) « Je mourais presque de faim. » (p. 265) « Nous finîmes par for­mer une bande con­sid­érable que la faim ne tar­da pas à faire souf­frir [une jeune fille en meurt, un homme en devient fou]. » (p. 288) Plus générale­ment, à pro­pos des Ojib­wa du nord, « Leur stérile et inhos­pi­tal­ière con­trée leur four­nit si parci­monieuse­ment les moyens de sub­sis­tance qu’il leur faut la plus grande activ­ité pour soutenir seule­ment leur vie, et il arrive sou­vent que les hommes les plus robustes et les plus habiles chas­seurs finis­sent par mourir de faim. » (p. 290). Et à pro­pos d’un ami, Tan­ner écrit encore qu’il « a subi, quelques temps plus tard, le sort des­tiné à presque tous les Ojib­wa, bons et mau­vais. Il est mort de faim ! » (p. 299)

On est là très loin des « sociétés d’abon­dance » par­fois présen­tées comme la règle chez les chas­seurs-cueilleurs. Il faudrait certes pouss­er l’in­ves­ti­ga­tion plus avant : cet état de fait était-il sécu­laire, ou résul­tait-il de l’a­vancée de l’Oc­ci­dent, de l’ar­rivée du fusil ou du com­merce des four­rures ? Mon intu­ition me guiderait plutôt vers la pre­mière option, mais tout cela deman­derait une véri­fi­ca­tion soigneuse.


3. Une société sans État

Un autre grand thème du livre est celui de l’ab­sence de l’É­tat. Rien de bien orig­i­nal ou d’i­nat­ten­du dans ce fait, certes, mais il donne lieu à plusieurs descrip­tions fort vivantes de la manière dont s’or­gan­isent les rap­ports soci­aux en pareil cas.

Un Ojib­wa peint par George Catlin en 1835

C’est tout d’abord en ce qui con­cerne la vengeance : par déf­i­ni­tion, les sociétés sans États sont celles où l’on se fait soi-même jus­tice. Plusieurs épisodes de vengeance sont ain­si men­tion­nés, que celle-ci soit accom­plie par la vic­time elle-même, par ses par­ents ou par ses amis (pour ces deux dernières caté­gories, assez indis­tincte­ment, sem­ble-t-il). Et Tan­ner peut affirmer : « Un Indi­en attend tou­jours mal pour mal. (…) et l’homme qui ne sait pas se venger n’est guère estimé par­mi eux. » (p. 263)

Mais c’est sans doute à pro­pos de la guerre que les faits rap­portés sont le plus éclairants. La guerre est endémique : les Ojib­wa se trou­vent aux pris­es avec leur enne­mi désigné, les Sioux, en de mul­ti­ples repris­es. Ce sont 180 chevaux volés lors d’une « cam­pagne de sept mois [au cours de laque­lle] les guer­ri­ers avaient détru­it un vil­lage, enlevé 150 chevelures et fait des pris­on­niers. » (p. 123). C’est un accrochage au cours duquel vingt Ojib­wa sont tués (p. 180). C’est un mas­sacre par les Sioux de « toute une bande » (p. 231).

Péri­odique­ment, les guer­ri­ers s’assem­blent, plus ou moins nom­breux, afin de par­tir en cam­pagne mar­tiale. Mais cette troupe ne con­naît aucune struc­ture de com­man­de­ment ; c’est une sim­ple agré­ga­tion de com­bat­tants indi­vidu­els : « De ces qua­torze cents guer­ri­ers, nul ne voulait recon­naître aucune autorité supérieure à sa volon­té. (…) le plus sou­vent, [leur] obéis­sance [aux chefs] ne dure qu’au­tant que la volon­té du chef cor­re­spond entière­ment aux incli­na­tions de ses guer­ri­ers. » (p. 259). La con­séquence immé­di­ate est que la déban­dade inter­vient à tout moment, le plus sou­vent avant même que les pre­miers com­bats soient engagés. L’ar­mée fond ain­si comme neige au soleil, au point d’être si réduite que les opéra­tions doivent être annulées (p. 180, p. 261).

Le plus intéres­sant peut-être est la descrip­tion des efforts de ces « chefs » (on ne sait trop com­ment appel­er ces per­son­nages dénués de tout moyen de con­trainte) pour lut­ter con­tre ce phénomène. Tan­ner rap­porte deux ten­ta­tives, aus­si peu couron­nées de suc­cès l’une que l’autre :

  1. « Il rég­nait alors, par­mi nos jeunes guer­ri­ers, une propen­sion man­i­feste à désert­er ; les chefs tra­vail­laient à la prévenir en plaçant quelques hommes de con­fi­ance en sen­tinelles dans les campe­ments et dans les march­es ; mais cette mesure, que l’on emploie le plus sou­vent, est bien loin de pro­duire d’heureux effets ; elle sem­ble même aug­menter de beau­coup le nom­bre des déser­tions, peut-être parce que les jeunes guer­ri­ers ne peu­vent sup­port­er aucune espèce de con­trainte. » (p. 184).
  2. « Pour arrêter [la déser­tion, ils] placèrent à l’ar­rière-garde cinquante des jeunes guer­ri­ers les plus déter­minés ; mais cette mesure n’eut aucun suc­cès. » (p. 262)

On sent là un pro­jet, une volon­té totale­ment impuis­sante, car elle n’a pas les moyens de sa réal­i­sa­tion. Les chefs veu­lent, mais ils ne peu­vent pas. Il leur manque pour cela un appareil, un « détache­ment spé­cial d’hommes armés » capa­ble d’im­pos­er par la force leurs déci­sions à l’ensem­ble de la société, capa­ble de con­train­dre et de punir. Il leur manque l’É­tat.


Pour conclure

Il y aurait encore bien des choses à dire sur le réc­it de Tan­ner, qui four­mille d’élé­ments intéres­sants, même s’ils restent par­fois peu dévelop­pés, sur la reli­gion, les berdaches, le sui­cide, le mariage, l’ini­ti­a­tion, les pra­tiques d’hos­pi­tal­ité, et bien d’autres choses encore. Et l’on ne peut que se réjouir du fait qu’un édi­teur ait souhaité ren­dre pub­lic ce type de témoignages, trop rares en français. Sur la piste des bisons en est un de tout pre­mier choix.

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