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	<title>Marshall Sahlins - La Hutte des Classes</title>
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	<description>Blog de Christophe Darmangeat&#124;Anthropologie, préhistoire et marxisme</description>
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	<title>Marshall Sahlins - La Hutte des Classes</title>
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		<title>Un paradoxe et une intuition</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 30 Jan 2019 12:44:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Recherche]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
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					<description><![CDATA[Une mère San (« bushman ») et son enfant Dans ce court billet, je voudrais mettre noir sur blanc un problème qui me trotte dans la tête depuis un moment, avec pour objectif de réfléchir à voix haute (comme cela m’arrive souvent ici). Si le cheminement qui m’avait conduit à réfléchir à la théorie du]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/bush.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;"><img decoding="async" border="0" data-original-height="356" data-original-width="350" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/bush.jpg"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Une mère San (« bushman ») et son enfant</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
Dans ce court billet, je voudrais mettre noir sur blanc un problème qui me trotte dans la tête depuis un moment, avec pour objectif de réfléchir à voix haute (comme cela m’arrive souvent ici).</div>
<div class="parag">
Si le cheminement qui m’avait conduit à réfléchir à la théorie du surplus (et à remettre en cause plusieurs raisonnements traditionnels du marxisme sur cette question) a été si long et si laborieux, c’est parce qu’à chaque pas, j’avais l’impression de devoir gérer des éléments contradictoires. Les chasseurs-cueilleurs mobiles, pour ne parler que d’eux, donnent souvent l’impression d’une certaine aisance économique et en même temps, à peu près partout, endurent des périodes de pénurie sévères. Ils pourraient manifestement nourrir des improductifs, et en même temps voient par moment leur population réduite par des crises alimentaires. Et, peut-être le plus intrigant de tout, ils disposent apparemment d’une productivité suffisante pour qu l’exploitation possible, mais ils possèdent tous un mode de répartition plus ou moins « communiste » du produit, qui ne peut s’expliquer autrement que comme une nécessité devoir faire face de manière collective à ces pénuries récurrentes.</div>
<div class="parag">Bref, j’avais (et j’ai toujours) l’impression qu’ l’on se débat entre deux lignes contradictoires, et qu’à chaque fois qu’on avance des arguments qui tentent d’éclairer l’un des termes, on rend l’autre plus obscur. Si l’on insiste sur les pénuries, alors on ne voit guère pourquoi ces gens, surtout dans les milieux favorables, semblent aussi peu occupés à travailler et, globalement, dans un état de santé qui n’est pas pire que celui de bien des sociétés techniquement plus avancées. Inversement, si l’on insiste sur leur productivité et leur relative aisance matérielle, on ne comprend guère pourquoi tous possèdent des coutumes qui, si diverses qu’elles soient, aboutissent à répartir le produit de manière très égalitaire.</div>
<div class="parag">Je me demande si une solution au paradoxe ne serait pas de distinguer entre la question du niveau moyen de production et de consommation d’une société, et la gestion des aléas et des risques. Si je suis mon intuition, le niveau moyen de la production et de la productivité dans les sociétés de chasse-cueillette, tout au moins dans celles qui ne vivaient pas dans les environnements les plus difficiles, étaient tels qu’elles permettaient la relative aisance sur laquelle Marshall Sahlins avait insisté (non sans quelque sérieuse exagération). Les coutumes de « partage » (pour utiliser un mot fourre-tout) n’auraient pas eu d’utilité particulière dans ces périodes normales, mais s’expliqueraient par le fait qu’elles permettent de mieux faire face (collectivement) aux crises.</div>
<div class="parag">Le problème, c’est pour commencer, que je ne suis pas du tout certain que cette idée ait une chance de valoir quelque chose ; ensuite, que je ne vois pas comment elle pourrait être argumentée autrement que par un modèle qui a toutes les chances de ne prouver que les conclusions déjà présentes implicitement dans ses hypothèses. À suivre (peut-être)…</div>
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			</item>
		<item>
		<title>Qu’est-ce que le partage ?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 03 Sep 2017 14:16:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Recherche]]></category>
		<category><![CDATA[Alain Testart]]></category>
		<category><![CDATA[David Graeber]]></category>
		<category><![CDATA[François Athané]]></category>
		<category><![CDATA[L'Homme]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
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					<description><![CDATA[Les Hadza de Tanzanie, des chasseurs-cueilleurs égalitaires… et partageurs ? En réaction à un billet déjà ancien, un internaute m’envoie la question suivante : Bonjour, j’ai lu récemment votre article et d’autres de Testart sur ces sujets du don, de la réciprocité, de l’échange. Je les ai lu en même temps qu’un autre qui me]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhdEiqSlohHNZxIGvXHRgDiRNvDWajWTrHEv9eGFu6n5tGXZTTYswTIwYcCeo1Dd_YMYWZchpCtjsa2kZwW07MLC96UQL7SGvbBERRY14hsM-Ss8Rf1dXfn3vHs4jPVOXYFN-AbJf3AZYNQ/s1600/hadza.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" data-original-height="300" data-original-width="450" src="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhdEiqSlohHNZxIGvXHRgDiRNvDWajWTrHEv9eGFu6n5tGXZTTYswTIwYcCeo1Dd_YMYWZchpCtjsa2kZwW07MLC96UQL7SGvbBERRY14hsM-Ss8Rf1dXfn3vHs4jPVOXYFN-AbJf3AZYNQ/s1600/hadza.jpg"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">
<div style="font-size: 12.8px;">
Les Hadza de Tanzanie,</div>
<div style="font-size: 12.8px;">
des chasseurs-cueilleurs égalitaires… et partageurs ?</div>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
En réaction à un billet déjà ancien, un internaute m’envoie la question suivante :</div>
<blockquote class="tr_bq">
<div class="parag">
Bonjour, j’ai lu récemment votre article et d’autres de Testart sur ces sujets du don, de la réciprocité, de l’échange. Je les ai lu en même temps qu’un autre qui me questionne. Il est issu d’une conférence de et rédigé par l’anthropologue Charles Mac Donald <a href="https://anarchogregaire.wordpress.com/2e-conference" target="_blank" rel="noopener">et se trouve ici</a>.</div>
<div class="parag">
Le connaissez-vous? Il porte sur la notion de “partage” et s’appuie notamment sur Woodburn. “C’est […] à Wooddburn, le spécialiste des Hadza, que revient le mérite d’avoir été un des tout premiers à avoir mis en lumière aussi fortement la distinction entre échange et partage, dans son article intitulé « Le partage n’est pas une forme d’échange ». Il n’y a pas en effet de réciprocité impliquée par la transaction, écrit Mac Donald : il n’y a pas d’obligation à rendre, pas de contre-don. Il est donc inadéquat d’appliquer la notion de réciprocité à cette forme de répartition des biens.”</div>
<div class="parag">
Mac Donald écrit aussi : “Mauss, Sahlins et pratiquement tous les autres anthropologues ont manqué une autre dimension importante dans les transactions et les prestations ; cette dimension est celle du partage qui s’est dissimulée sous les traits du don gratuit ou de la générosité pure. On a confondu le partage comme forme de redistribution avec la réciprocité généralisée ou « pooling ». Ce n’est absolument pas la même chose.”</div>
<div class="parag">
J’aimerais connaître votre point de vue sur la place du partage vis-à-vis de la typologie que vs travaillez, et sur cette notion elle-même. </div>
<div class="parag">
Merci. Fred.</div>
</blockquote>
<div class="parag">
Comme l’idée d’un billet sur ce point me trottait dans la tête depuis quelques temps, l’occasion a fait le larron.</div>
<p><span id="more-300"></span></p>
<h3>
1. Quelques rappels</h3>
<div class="parag">
J’invite le lecteur qui voudra vraiment comprendre les éléments de la discussion à commencer par consulter le billet originel, qui traitait des <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2013/12/des-dons-des-echanges-et-des-autres.html" target="_blank" rel="noopener">différents modes de transfert de biens</a>, en exposant les idées d’A. Testart prolongées par F. Athané. J’avais ensuite identifié (et tenté de résoudre) quelques problèmes, en particulier ceux liés aux formes intermédiaires par rapport à la classification d’A. Testart. Cette réflexion avait débouché sur <a href="https://www.academia.edu/27035411/Don_%C3%A9change_et_autres_transferts" target="_blank" rel="noopener">un article académique publié dans <i>L’Homme</i></a>. J’avais également porté un regard (critique) vers ce que j’appelais <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2015/08/larithmetique-sociale-de-marshall.html" target="_blank" rel="noopener">« l’arithmétique sociale » proposée par M. Sahlins</a> – à laquelle il est fait allusion dans la conférence signalée par Fred.</div>
<div class="parag">
Pour tenter de résumer tout cela en quelques phrases (encore une fois, si l’on veut comprendre le raisonnement, il faut lire le détail dans les liens qui précèdent) :</div>
<div class="parag">
<ul>
<li><b>Proposition 1</b> (A. Testart) : on peut (et on doit classifier) les transferts de biens sur le double critère du caractère juridiquement obligatoire dudit transfert et de celle de sa contrepartie. Cette classification aboutit à définir quatre formes fondamentales de transfert : le don, l’échange, l’échange obligatoire et le « transfert du troisième type » (t3t)
<ul>
<li><i>corrélatif 1</i> : il faut se méfier comme de la peste du sens multiple des mots dans le langage courant. « Don » signifie à la fois le fait de se séparer volontairement d’un bien, sans contrepartie exigible, et le fait de s’en séparer dans le cadre d’un échange, voire d’un transfert obligatoire. De même, les mot d’obligation et de dette peuvent désigner une simple incitation morale comme une contrainte juridique, ce qui , socialement, est radicalement différent. C’est cette double confusion qui est à la base de l’erreur de toute l’anthropologie depuis M. Mauss, qui a voulu voir du don (et seulement du don) partout dans les sociétés primitives.</li>
<li><i>corrélatif 2</i> : on ne peut valablement classifier les transferts par la seule présence d’une contrepartie : cette présence ne dit rien du caractère obligatoire de la contrepartie, ni du caractère obligatoire du transfert lui-même. La « réciprocité » permet donc éventuellement de décrire certaines propriétés d’un mouvement de biens, mais ces propriétés ne sont pas celles qui en caractérisent la nature.</li>
</ul>
</li>
<li><b>Proposition 2</b> (F. Athané) : pour être complète, la classification doit également englober les transferts illégitimes. Ceci impose toutefois de reformuler, dans ce cas, le critère d’obligation du transfert et de sa contrepartie (une obligation illégitime étant, à première vue, un oxymore).</li>
<li><b>Proposition 3</b> (C. Darmangeat) : on peut affiner la classification en mettant en évidence les cas intermédiaires, qui relèvent soit de l’indétermination, soit de la combinaison.</li>
</ul>
</div>
<div class="parag">
De ces trois propositions, c’est bien sûr la première qui est la plus innovante et la plus essentielle sur le plan scientifique ; d’une part, parce qu’elle pose les bases des deux autres, qui n’en sont que des prolongements, d’autre part parce qu’elle venait corriger des décennies d’erreurs et de manière erronée d’aborder le problème, comme je l’ai souligné dans mes « corrélatifs ».</div>
<h3>
2. Macdonald et le partage</h3>
<div class="parag">
J’en arrive donc à la conférence de Charles Macdonald – dont je dois avouer que je ne connaissais ni le nom, ni les travaux. Je précise n’en avoir fait qu’un bref survol, car une étude attentive m’aurait demandé un temps que je ne souhaite pas y consacrer. Tout ce qui suit est donc le fruit d’un travail (trop ?) rapide, et peut-être diverses erreurs et insuffisances se sont-elles glissées parmi mes commentaires. Mais il y a un début à toute chose, et les lignes qui suivent relèvent donc les points qui m’ont paru importants.</div>
<div class="parag">
Pour commencer, l’impression générale est que le texte est très bien informé (j’avoue très humblement ne pas connaître une partie des éléments qu’il mentionne, et qui ont l’air très intéressants), et qu’il met le doigt sur les questions essentielles. Ce qui l’empêche, à mes yeux, de les poser dans les termes les plus adéquats, et donc de les résoudre véritablement est son respect pour les conceptions erronées de Mauss et de Sahlins. Celles-ci sont certes critiquées, mais uniquement, je crois, pour leur incapacité à appréhender certaines situations ; dans l’esprit de Macdonald, il faut donc compléter Mauss et Sahlins, et non les remettre fondamentalement en cause.</div>
<h4>
Encore et toujours, le problème de l’obligation</h4>
<div class="parag">
<table align="center" cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiwlACIAgxqPO0TaIXNpcRFxBkxWTT637wCsWT6MaXPSspl75y9vkOhT-CSvL9ejhtoEiI1ObTvqsCSoAhLPbegTbMTs-bMgyJf46H8mD0VPhSabS-pZ-iAnHGDXB38HU33vEPzpGwBRpme/s1600/macdonald.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" data-original-height="1080" data-original-width="909" src="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiwlACIAgxqPO0TaIXNpcRFxBkxWTT637wCsWT6MaXPSspl75y9vkOhT-CSvL9ejhtoEiI1ObTvqsCSoAhLPbegTbMTs-bMgyJf46H8mD0VPhSabS-pZ-iAnHGDXB38HU33vEPzpGwBRpme/s640/macdonald.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Charles Macdonald</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Pour préciser les choses, Macdonald sent toute l’importance du problème de l’obligation dans les transferts. À plusieurs reprises, il insiste sur la question de l’obligation (ou non) de donner, sur celle (ou non de rendre). Il apparaît assez clairement que c’est même la nécessité de cette distinction qui l’amène à introduire le concept de partage :</p></div>
<blockquote class="tr_bq">
<div class="parag">
Le mot « partage » est ambigu, notons-le tout de suite. Partager un bien possédé avec<br>
un tiers, c’est un don (partager un repas c’est inviter à sa table), mais<br>
partager le produit d’une activité c’est la diviser, la répartir, comme<br>
partager le gibier par exemple, ou couper un gâteau en parts. Le sens que je<br>
donne ici à « partage » est le second, pas le premier. Dans ce second sens, le<br>
partage ne présuppose pas la propriété. Dans le premier sens la propriété est<br>
toujours présupposée (on ne peut donner que ce qu’on possède).</div>
</blockquote>
<div class="parag">
L’idée maîtresse défendue est donc qu’il existe des transferts qui ne sont pas des dons, et qui ont échappé aux analyses classiques de l’anthropologie. Idée parfaitement légitime, mais dont le traitement proposé ici a de quoi laisser insatisfait.</div>
<div class="parag">
Premier point, le mot de « partage » pose un problème terminologique ; Macdonald le sait, et le dit, mais la manière dont il en présente les termes est incorrecte. En effet, tout comme les termes de « don » et d’ « échange », il y a un pur aspect cinétique, descriptif, dans le partage : on coupe quelque chose en plusieurs morceaux qui auront des usages (ou des destinataires différents). En ce sens, le partage ne nous dit rien de la nature du transfert qui s’ensuivra. Un paysan d’il y a quelques siècles pouvait prendre une part sa récolte pour faire un don au nécessiteux ; pour aller la vendre au marché, effectuant alors un échange ; ou pour payer l’impôt qu’était la dîme – c’est, dans la terminologie d’A. Testart, un transfert du troisième type. Pire, certains partages ne sont le préalable d’aucun transfert : ainsi, lorsqu’on partage son revenu entre consommation et épargne.</div>
<div class="parag">
Or, la manière dont Macdonald présente les choses les embrouille davantage qu’elle ne les éclaircit. Il commence en effet par écarter du partage la connotation du don… pour ne retenir que le sens le plus général, qui ne différencie pas le don, l’échange et le t3t… et inclut ainsi le don ! Pour reprendre son exemple, s’il est vrai que partager un gâteau ne suppose pas qu’on soit le propriétaire dudit gâteau, cela ne l’exclut nullement (la seconde définition de Macdonald inclut la première) ; cela interdit d’oppose le partage au don, tout comme de l’opposer à la propriété. Cette confusion se retrouve dans un autre exemple censé illustrer la même opposition entre partage et don :</div>
<blockquote class="tr_bq">
<div class="parag">
La<br>
situation rappelle tout à fait ce qui se passe dans un dîner entre amis. Le<br>
pain est coupé en tranches et mis dans un panier ; chacun se sert ensuite.<br>
Cette habitude de partage contraste avec la coutume rapportée pour les vieilles<br>
sociétés rurales où le maître de maison, le patriarche, coupait des tranches de<br>
la miche commune et les tendait à chacun à son tour, symbolisant par ce don<br>
l’obligation où étaient les autres membres du foyer à son égard.</div>
</blockquote>
<div class="parag">
En fait, la présence d’une panière à pain dans le dîner entre amis n’écarte nullement la possibilité qu’il s’agisse d’un don. Dans l’hypothèse où un des convives est l’hôte et a offert de son plein gré le repas aux autres, le partage du pain et son dépôt n’empêche nullement celui-ci d’être un don – celui-ci étant simplement effectué vers une collectivité (celle des invités) et non vers un individu. Inversement, je ne suis pas du tout certain que la distribution effectuée par le maître de maison relève du don. Il me semble que la mise en commun de la nourriture au sein de la famille relevait bien davantage du transfert obligatoire (t3t), même si le rôle &nbsp;spécifique du maître de maison soulignait sa position hiérarchique dans la maisonnée. En fait, dans les deux cas, le pain était « partagé », mais dans aucun des deux les modalités de ce partage ne permettent d’identifier la nature du transfert.</div>
<h4>
…et des problèmes de classification</h4>
<div class="parag">
Plus globalement, l’erreur de Macdonald (déjà commise avant lui par Sahlins) consiste à vouloir déduire directement le contenu sociologique du transfert de sa nature ; ainsi, le don créerait par essence de la dette et inférioriserait celui qui le reçoit. Or, non seulement le don ne crée, par définition, qu’une dette morale (un point sur lequel la confusion continue de régner, par exemple dans <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2015/01/note-de-lecture-dette-5-000-ans.html" target="_blank" rel="noopener">les récents travaux de Graeber</a>), mais il est faux de penser que le don marque la supériorité ; il peut tout autant marquer l’infériorité ou être neutre de ce point de vue.</div>
<div class="parag">
La classification des transferts que propose Macdonald (et qui, implicitement, semble se vouloir générale) tourne ainsi autour du problème sans parvenir à le résoudre :</div>
<ol>
<li><b>Réciprocité </b>: obligation de donner – obligation de recevoir – obligation de rendre&nbsp;</li>
<li><b>Partage simple</b> : obligation de donner – droit de recevoir – pas d’obligation de rendre<o:p></o:p>&nbsp;</li>
<li><b>Partage via un tiers</b> : pas de donateur – droit de recevoir –&nbsp;pas d’obligation de rendre</li>
<li><b>Partage forcé</b> : pas de donateur – droit de recevoir – pas d’obligation de rendre&nbsp;</li>
</ol>
<div class="parag">
Macdonald a donc parfaitement identifié l’importance du caractère obligatoire, tant du transfert que du contre-transfert. Mais il le traite de manière erronée. La première chose qui saute aux yeux est que cette classification ne fait apparaître aucun transfert où le propriétaire serait libre de donner ou non : contre toute attente, le (vrai) don n’existe pas dans cette catégorisation. N’apparaît que la catégorie (due à Sahlins) de la « réciprocité », dans laquelle le don ne se différencie pas de l’échange, dans une caractérisation qui ne correspond en réalité ni à l’un ni à l’autre (chacun sait qu’il est possible de refuser un don tout comme un échange). Élément de confusion supplémentaire : rien, dans les caractéristiques affichées, ne différencie le partage via un tiers (3) du partage forcé (4), et l’on se demande donc pour quelle raison étrange ces deux catégories n’en font pas qu’une seule.</div>
<div class="parag">
Pourtant, il suffirait d’appliquer les critères élaborés par A. Testart pour que les pièces du puzzle s’agencent correctement. L’intuition – juste – de Macdonald, comme d’autres avant lui, est qu’un don volontaire n’a pas la même signification sociale qu’une cession obligatoire. La question n’est donc pas celle du « partage » (au demeurant, le mot est particulièrement inapproprié dans le cas où le chasseur est d’emblée entièrement dépossédé du gibier qu’il ramène) mais celle de l’obligation du transfert. Les coutumes des chasseurs-cueilleurs en matière de nourriture se répartissent donc fondamentalement entre don et t3t – on ne peut que constater l’extrême rareté, sinon l’absence totale, d’échanges dans ce domaine, dans leur version libre comme obligatoire. C’est ce caractère obligatoire, et nul autre, qui rend compte de la différence de signification sociologique et de la variation du concept de propriété. Répétons-le, ce que Macdonald appelle « partage » doit donc être défini comme une forme particulière de t3t, et il faudrait à partir de là (mais à partir de là seulement) se poser la question du contenu sociologique de cette forme de transfert, en prenant en compte, comme le texte tente de le faire, ses différentes variantes.</div>
<p></p>
<div class="separator" style="clear: both; text-align: center;">
<a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEgGa-AwQZ9csJwO_hUwxtqewqBjL9Pe5R0zoim6-0-u7v2E7Q7orppi5IYFfxdOSx6qF-em_H-v5AokBdg53GDcRQx60z217qerezzm7zWLohfxSuX897jE6XgRIlG7GsJ4JTrlXRbydo4G/s1600/Kishigami.jpg" imageanchor="1" style="margin-left: 1em; margin-right: 1em;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEgGa-AwQZ9csJwO_hUwxtqewqBjL9Pe5R0zoim6-0-u7v2E7Q7orppi5IYFfxdOSx6qF-em_H-v5AokBdg53GDcRQx60z217qerezzm7zWLohfxSuX897jE6XgRIlG7GsJ4JTrlXRbydo4G/s640/Kishigami.jpg" width="60%"></a></div>
<p></p>
<div class="parag">
La classification proposée par Kishigami (qui m’était lui aussi inconnu jusque là), à laquelle Macdonald semble souscrire, s’approche d’une conception cohérente, mais elle aussi reste marquée par quelques contradictions gênantes. La première est que les deux critères qu’elle utilise ne sont pas indépendants : le caractère obligatoire du transfert (traduit ici par les colonnes et l’existence de règles) conditionne sa nature (portée en ligne). Ainsi, parler de « don fondé sur des règles », c’est-à-dire de don obligatoire (type I) est une contradiction dans les termes.</div>
<div class="parag">
Ensuite, je ne suis pas du tout convaincu que ce qu’il appelle la redistribution puisse être envisagé comme une troisième catégorie, distincte à la fois de ce « don » mal défini, de l’échange et surtout d’un t3t ordinaire. La redistribution est en effet une combinaison de deux mouvements distincts : le premier, qui va du chasseur au redistributeur, et le second, qui va du redistributeur aux redistribués (si j’ose ce néologisme). Ici, le caractère obligatoire ou non est censé le second mouvement ; mais cela revient à dire que le transfert forme une catégorie particulière du seul fait que celui qui cède le bien en est le producteur ou non. C’est un critère tout-à-fait différent du caractère obligatoire des cessions, et qui se trouve mélangé avec lui, un peu comme si on classait les instruments de musique selon qu’ils sont à percussion, à vent, ou difficiles à apprendre.</div>
<div class="parag">
Reste le très important problème du « demand sharing », cette cession sollicitée (au besoin de manière insistante), qui a été si souvent observée dans les sociétés de chasse-cueillette. Macdonald, à la suite de Peterson, identifie cette situation comme relevant d’une catégorie particulière : ce n’est ni tout à fait un t3t (la demande n’est pas, stricto sensu, une obligation), ni tout-à-fait &nbsp;un don (il est très difficile de refuser). Il me semble qu’on se situe là au cœur ce que j’avais appelé un cas hybride, pour cause d’indétermination. Dans une société sans État, la notion de contrainte juridique possède des frontières floues, et une forte pression sociale peut être assimilée à une forme de sanction ; la réprobation collective pour un individu qui refuserait de céder sur demande ce qu’il possède se rapproche donc de très près d’une véritable obligation juridique. Et rétrospectivement, je m’en veux d’avoir manqué ce magnifique exemple de transfert hybride dans mon article pour <i>L’Homme</i>.</div>
<div class="parag">
Une dernière remarque pour terminer : Macdonald cède assez souvent, m’a-t-il semblé, à la tentation de croire que les effets de certaines dispositions sociales correspondent à des buts (conscients). Ce ne sont peut-être que des imprécisions d’écriture, ou de traduction, mais j’ai eu le sentiment que, dans la tradition incarnée notamment par Clastres, il suggère souvent que telle forme de circulation du produit a été instaurée, par exemple, « pour » assurer l’égalité. Je crois qu’il faut se méfier comme de la peste de ce genre de formulations, et partir du principe que les effets constatés d’un rapport social peuvent être très différents des intentions de ceux qui l’ont instauré.</div>
<div class="parag">
Tout cela me convainc en tout cas qu’il y aurait de quoi revenir sur la question, en reprenant l’ensemble des raisonnements, en particulier la critique de Sahlins, que je n’ai rédigée que pour ce blog, et en proposant une classification améliorée des transferts inventoriés par Kishigami. Cela ferait un bel article académique… malheureusement, je suis jusqu’au cou, et pour un bon moment, dans les guerres australiennes. Un jour, peut-être…</div>
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		<title>La productivité a‑t-elle augmenté au Néolithique ?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 24 Jul 2016 08:32:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Recherche]]></category>
		<category><![CDATA[Alain Testart]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
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					<description><![CDATA[Ce titre un brin provocateur annonce un billet qui ne l’est pas moins. Comme à chaque fois qu’on croit avoir trouvé une idée un peu nouvelle, on ne sait trop si on a mis le doigt sur quelque chose d’intéressant, ou si on est simplement en train de raisonner de travers. Je fais donc confiance]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="disclaimer">
Ce titre un brin provocateur annonce un billet qui ne l’est pas moins. Comme à chaque fois qu’on croit avoir trouvé une idée un peu nouvelle, on ne sait trop si on a mis le doigt sur quelque chose d’intéressant, ou si on est simplement en train de raisonner de travers. Je fais donc confiance à mes vigilants lecteurs pour relever les inconséquences, les points aveugles ou, simplement, les fautes de logique qui pourraient parsemer ce texte.</div>
<h3>
Le lieu du problème</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhRgkCAXBNKaGgbfrYkzSH3PgrDIHCNcFa0sU8jNEZPVj63i9eiG7pz92y48aRncT9x22FkPl_hIwhd_jTJTaBD8UqVjhnTZXDHNuGel6FTD5wa-aODugCOGoovItveF5QgnFJSU1OpAlwo/s1600/uruk.JPG" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/uruk.JPG" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Une reconstitution de la cité d’Uruk</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>De prime abord, il peut paraître incongru de se demander si, entre le Paléolithique supérieur et les premières civilisations, la productivité du travail humain s’est élevée. Il n’y a aucune commune mesure entre les réalisations matérielles des uns et des autres : des campements des Magdaléniens aux villes égyptiennes, romaines ou aztèques, des statuettes de pierre, d’os ou d’ivoire aux pyramides monumentales du Yucatan ou de la vallée du Nil, il y a un gouffre qui témoigne de l’incroyable essor de la production matérielle. Le bon sens dicte alors que si les civilisations ont réalisé des accomplissements inimaginables pour les chasseurs-cueilleurs, c’est que celles-ci avaient acquis des capacités dont ceux-là étaient dépourvus ; autrement dit, que les progrès de la technique avaient démultiplié l’efficacité du travail humain. Décliné sur la question des structures sociales, ce raisonnement se conçoit en termes de surplus (un terme dont j’ai montré <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2016/06/les-quatre-visages-du-surplus_28.html" target="_blank" rel="noopener">dans ce billet</a> comment il pouvait être glissant) : en plus de leurs réalisations matérielles grandioses, les civilisations se caractérisent par la domination d’une classe de non-producteurs, vivant dans une aisance, si ce n’est un luxe, inaccessible à la majorité de la population. Là encore, on semble en droit d’inférer que si les chasseurs-cueilleurs n’ont nulle part entretenu une telle classe dominante (écartons le cas intermédiaire des chasseurs-cueilleurs sédentaires de la Côte Nord-ouest, chez qui la différenciation sociale, bien palpable, n’était pas allée jusqu’à la formation d’authentiques classes), c’est parce que l’insuffisance de leur productivité ne leur permettait pas ce luxe.</p></div>
<div class="parag">
Or, si communs que soient ces raisonnement, et si conformes paraissent-ils avec les faits, ils me semblent être au mieux une restitution très partielle des mécanismes qui sont intervenus, et au pire, donner une image faussée de la réalité.</div>
<p><span id="more-198"></span></p>
<div class="parag">
Pour commencer par le commencement, il existe deux manières de définir la productivité. L’une rapporte le produit au nombre de travailleurs (quel que soit le temps travaillé par chacun) ; l’autre, au temps de travail (quel que soit le nombre de travailleurs concernés). Si les deux ratios sont légitimes, il ne fait pas de doute que seul le second, au sens strict, mesure la productivité. Une augmentation de celle-ci peut donc se manifester par les deux effets suivants : 1) à production égale, par une baisse du temps de travail, 2) à durée de travail égale, par une augmentation du produit. Insistons sur le fait que toute augmentation du produit n’est pas nécessairement un effet de l’augmentation de la productivité, mais peut tout simplement résulter de celle du temps de travail. Quant à l’augmentation du produit, elle peut bénéficier aux travailleurs eux-même ou à une éventuelle classe exploiteuse.</div>
<div class="parag">
La première difficulté avec tout cela est, comme très souvent en sciences sociales, de parvenir à raisonner « toutes choses égales par ailleurs » : dans la réalité, chacun de ces éléments interagit avec les autres, et aucune conclusion ne peut être tirée en le prenant en compte isolément. Ainsi, une diminution du temps de travail, si elle s’accompagne d’une baisse du produit par travailleur, n’indique pas un accroissement de la productivité. Inversement, comme je le soulignais à l’instant, un accroissement du produit n’est pas non plus le signe d’une augmentation de la productivité, s’il correspond à un alourdissement du temps de travail. Quant à l’existence d’une classe exploiteuse, j’aurai l’occasion de revenir sur le fait qu’elle ne peut, en elle-même, être tenue pour un signe infaillible d’une productivité relativement élevée.</div>
<h3>
Le temps de travail</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhT_WL14s9B2L9Rb1znJfbyjb0qxCAHYBGCBQYbyEe6otNhnebkpbYPasiIt8JLzzxnT9CbCIpAaqKIdfSy6QWvs02hLxXW6yMZ1db9lJ0nqqLLHcFJ516krq_0tfbiXxwx8Qn1C5n5nXBe/s1600/Bosquimanos-Grassland_Bushmen_Lodge%252C_Botswana_06.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/Bosquimanos-Grassland_Bushmen_Lodge252C_Botswana_06.jpg" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Femmes san (bushmen) au travail</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>On manque évidemment cruellement de chiffres fiables pour raisonner avec certitude sur l’évolution du temps de travail chez les chasseurs-cueilleurs nomades, chez des agriculteurs « néolithiques » ou durant les premières civilisations. L’histoire et l’ethnologie ne nous ont donné au mieux que quelques indices ou impressions sur lesquels on peut difficilement fonder des certitudes. En ce qui concerne les chasseurs-cueilleurs nomades et les cultivateurs sans classes, on dispose depuis les dernières décennies de quelques études chiffrées, études dont je faisais état <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2014/10/les-femmes-etaient-elles-exploitees-par.html" target="_blank" rel="noopener">dans ce billet</a> (à propos d’éventuelles différences de charge de travail entre hommes et femmes). Celles-ci sont loin d’être exemptes de biais ; les principaux concernent la faible durée d’observation (qui grève ainsi les résultat d’une myopie saisonnière), ainsi que l’insertion plus ou moins prononcée des groupes observés à des circuits économiques impliquant des sociétés plus avancés.</p></div>
<div class="parag">
Mais comme il faut bien raisonner (certes, avec prudence) avec ce qu’on a, il semble assez clair que rien ne plaide en faveur d’une diminution de la charge de travail avec l’agriculture, tout au contraire. A la suite du fameux livre de Marshall Sahlins <i>Âge de pierre, âge d’abondance</i> et des données de Richard B. Lee sur les San (Bushmen), on a souvent imprudemment brodé sur ces chasseurs-cueilleurs nomades qui mangeait tout leur saoul en ne travaillant que deux à trois heures par jour. Les chiffres sont en réalité un peu moins flatteurs. Dès lors qu’on prend en compte, en plus de la recherche de nourriture proprement dite, l’ensemble des tâches de préparation, de fabrication d’outils, de transport, ou de soins aux enfants, la durée de semaine de travail d’un San n’est pas si éloignée de la nôtre – je parler de celle d’un salarié moyen d’un pays riche actuel. Cependant, et c’est le point important, rien n’indique que l’agriculture ait fait baisser ce chiffre. Qu’il s’agisse de peuples « néolithiques » sur lesquels on dispose de données, comme les Yanomamo, ou de civilisations historiques, aucun indice sérieux ne vient plaider en faveur d’un allègement millénaire de la journée de travail.</div>
<h3>
Le produit revenant au producteur</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg8M-aclBZnUAUlmczAZT72fSvsnvIGu1hqvpFqgjAPMqm1nKyvDoCzU_PlbnICJdcwnIxaKVrpXL1czf27iRSFjqghfqNe4L-Wwo4oX52RUtKGsevYUKMYkxNwqgXktk47M-e4Ao9TDg25/s1600/house.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/house.jpg" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Une maison néolithique reconstituée en Angleterre</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Passons donc au produit, en commençant par la fraction de celui-ci qui revient au travailleur. Là encore, il est très difficile de raisonner sur la bases d’informations fiables, pour différentes raisons. La première est d’ordre théorique : il est déjà assez difficile de comparer des produits différents (dans l’espace ou dans le temps) dans le cadre d’une économie monétaire ; mais on peut admettre que la monnaie fournit alors un dénominateur commun, certes imparfait, mais qui a le mérite d’exister. Lorsque la monnaie n’existe pas, cela tourne au casse-tête : 200 kg de blé, trois plumes de paon et une cabane en torchis forment-ils une production inférieure, supérieure, ou égale à douze kangourous, deux lances à pointe d’ivoire et une statuette de jade ? Bien malin qui pourrait le dire. Voilà pourquoi, quand on raisonne sur ces questions, on a souvent tendance à considérer, implicitement ou explicitement, un besoin vu comme relativement mesurable et censé fournir un indice à peu près fiable du niveau de la production, à savoir l’alimentation. C’est un biais supplémentaire, car l’alimentation, même si elle est essentielle, n’a jamais représenté l’ensemble de la production. On peut manger moins bien, tout en étant mieux vêtu et logé, par exemple (et réciproquement).</p></div>
<div class="parag">
Je ne connais pas d’études ayant comparé le régime de chasseurs-cueilleurs et de cultivateurs actuels (ou subactuels) – mais peut-être ai-je mal cherché ? L’archéologie, en revanche, s’est plusieurs fois penchée sur cette question, comparant les squelettes issus de différentes époques : elle a conclu très majoritairement que l’arrivée de l’agriculture n’avait pas apporté d’amélioration à l’alimentation humaine. Plus : son adoption s’est le plus souvent traduite par un déclin des apports nutritionnels et, sur un plan plus général, de la santé des individus (je rappelle qu’il s’agit ici de l’agriculture telle qu’elle a pu exister lors de la révolution néolithique et dans l’antiquité , dans des sociétés non industrielles ; il va de soi que cela ne s’applique pas aux périodes et aux formes d’agriculture modernes).</div>
<div class="parag">
Un spécialiste ayant collecté des données sur différents points de la planète écrivait ainsi :&nbsp;« En général, la transition [vers l’agriculture] aboutit à un régime alimentaire moins varié, à une ration de viande moindre et à un accès réduit à des micro-nutriments tels que le fer » ; Tout en signalant la difficulté à généraliser des données dont les résultats locaux sont très divers, le même chercheur conclut :</div>
<div class="parag">
<blockquote class="tr_bq"><p>
Les indices des squelettes indiquent que l’impact sur la santé fut immédiat – Aussitôt que les humains commencèrent à cultiver, la santé commença à décliner en raison de la plus forte densité de population, du changement de la charge de travail, et de l’accroissement des déficiences alimentaires. En considérant les différents indicateurs de santé, il existe une certaine variabilité. Par exemple, certains cultivateurs montrent des signes bien plus clairs d’anémie due à un déficit de fer, et les cultivateurs de riz ont sans doute été moins sujets au caries dentaires. De manière générale, l’agriculture a eu des résultats mitigés – elle procura de la nourriture à une population mondiale en croissance, mais avec des conséquences négatives sur la santé et le bien-être. (C. Larsen, « The agricultural revolution as environmental catastrophe: Implications for health and lifestyle in the Holocene », <i>Quaternary International</i> 150, 2006).</p></blockquote>
</div>
<div class="parag">
Une autre étude, collectant l’ensemble des données archéologiques disponibles pour l’ensemble des Amériques, concluait de manière similaire : « Une découverte centrale qui se dégage de l’étude est la tendance au déclin de la santé avant l’arrivée des Européens. » (R. Steckel &amp; al., « Skeletal Health in the Western Hemisphere From 4000 B.C. to the Present »,&nbsp;<i>Evolutionary Anthropology</i> 11:142–155, 2002)&nbsp;Précisons que si la santé couvre d’autres aspects que l’alimentation, les auteurs insistent à chaque fois sur le fait que celle-ci montre les mêmes tendances que celle-là.</div>
<h3>
Le surproduit</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEi7fhMIjF5aTUagrpfzCujSmGuirCzt1fxf72CHdUqOa_8QTnxrQBKsZaRI68KnaaGI9d0Mjc1KaeJ85eBfi7-VXcL7nikIkLzD2V1QES3YIgj97AMBGALrBz2rZHz99Jd_zL-B1_OWvMH6/s1600/Tikal_Temple1_2006_08_11.JPG" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img fetchpriority="high" decoding="async" border="0" height="640" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/Tikal_Temple1_2006_08_11.JPG" width="480"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Le temple de Tikal (civilisation Maya)<br>
qui mesure près de 50 m de haut&nbsp;</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>L’augmentation présumée de la productivité du travail humain intervenue avec l’agriculture ne s’étant traduite ni par une diminution manifeste de la charge de travail ni par une amélioration de l’alimentation – tout au contraire, ainsi qu’on l’a vu –, elle ne peut avoir eu que deux effets possibles, non mutuellement exclusifs : d’une part, l’essor de la production de biens non alimentaires (vêtements, outils, habitations, etc.), d’autre part l’entretien, à plus ou moins grands frais, d’une classe de non-producteurs.</p></div>
<div class="parag">
On ne peut nier que la sédentarisation, qui a plus ou moins accompagné l’agriculture (je taille à la hache polie dans les cas intermédiaires tels que les chasseurs-cueilleurs sédentaires, ou les agriculteurs semi-itinérants) a correspondu avec un certain accroissement du produit matériel non alimentaire. Cependant, et bien que je ne connaisse pas de moyens fiables d’étayer mon intuition, il me semble que cette production représentait une fraction assez mince du temps de travail social. Les seuls chiffres que je connaisse portent sur une société amazonienne sans richesse, celle des Yanomamo, chasseurs-cultivateurs étudiés par J. Lizot. Celui-ci évalue la part du temps de travail des hommes et des femmes consacrée à la fabrication et à la réparation d’objets à respectivement 18,5% et 13,5%. On peut rapprocher ce chiffre de celui fourni par Hawkes &amp; al., « Hadza Women’s Time Allocation, Offspring Provisioning, and the Evolution of Long Postmenopausal Life Spans », <i>Current Anthropology</i>&nbsp;38–4 (1997), qui évalue le même poste à 18% du temps de travail chez les Hadza, de purs chasseurs-cueilleurs. Bien sûr, deux cas ne forgent pas une règle générale. Mais, même chez des cultivateurs plus établis, vivant dans des bâtiments pérennes, je ne crois pas que les données seraient radicalement différentes. Et il me semble qu’il en irait globalement de même dans les premières civilisations, si l’on tient compte uniquement de la fraction de la production qui concerne la classe travailleuse (je fournis plus loin des estimations de Bruce Trigger qui viennent appuyer ce sentiment).</div>
<div class="parag">
Reste donc l’idée que les progrès de productivité intervenus durant cette (longue) période aient été absorbé par les couches exploiteuses (tout d’abord à peine différenciées du reste de la société, puis peu à peu constituées en une authentique classe dominante). Cette possibilité semble relever de l’évidence : ainsi que je l’écrivais au début de ce billet, les pyramides d’Égypte ou du Yucatan, paraissent montrer à elles seules le gouffre qui sépare les forces productives de ces sociétés de celles des chasseurs-cueilleurs. Au risque de susciter l’incrédulité, je voudrais néanmoins expliquer pourquoi ces réalisations ne sont pas des preuves convaincantes d’une augmentation de la productivité.</div>
<div class="parag">
Une pyramide monumentale – poursuivons sur cet exemple – exige à coup sûr une quantité de travail considérable, qui se chiffre sans doute en centaines de milliers ou en millions d’heures. Mais pour en conclure qu’elles ont été permises par un accroissement concomitant de la productivité, cette masse d’heures doit impérativement être ramenée au nombre d’heures de travail disponibles pour une société donnée. Pour le dire autrement : lorsqu’on passe d’un groupe de 100 personnes à un groupe de 1 000 000, la fourniture d’un million d’heures de travail annuel ne résulte pas nécessairement du fait que chaque individu produit désormais sa subsistance en beaucoup moins de temps (ou, cela revient à peu près au même, qu’on peut désormais extorquer de lui un important surtravail). Elle peut traduire avant tout un effet de nombre. Si on le ramène au nombre d’individus disponibles, l’effort productif représenté par les réalisations grandioses des premières civilisations ou par l’entretien d’une couche dominante vivant dans le luxe, ne représentent pas nécessairement un poids significativement plus élevé que celui qui, au Paléolithique supérieur, fut nécessaire pour peindre les grottes Chauvet ou Lascaux.</div>
<div class="parag">
Cette idée que la productivité des grandes civilisations n’était sans doute pas considérablement plus élevée que celle des cultivateurs néolithiques ou des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique supérieur heurte l’intuition (je proposerai dans la dernière partie du billet une solution à cet apparent paradoxe). Je ne suis cependant pas le premier, loin de là, à souligner la faiblesse de la productivité dans les sociétés antiques. Bruce Trigger, un archéologue de renom, aborde le sujet dans son immense étude comparative des premières sociétés de classe,&nbsp;<i>Understanding Early Civilizations</i>&nbsp;(Cambridge University Press, 2003). Après avoir insisté sur la diversité des systèmes agricoles (la Mésopotamie utilisait des animaux de trait, les Yoruba d’Afrique noire possédaient des outils de fer, tandis que les paysans Maya travaillaient au bâton à fouir), il écrit :</div>
<div class="parag">
<blockquote class="tr_bq"><p>
Ainsi, la manière dont chaque civilisation organisait la production alimentaire comprenait beaucoup de facteurs locaux. Au moins deux caractères cruciaux de la production alimentaire étaient partagés par toutes les civilisations antiques : la production de surplus qui étaient dans une large mesure appropriés et utilisés par les classes supérieures [il s’agit donc de surplus sociaux, au sens que j’avais donné à ce terme dans ce billet] et la dépendance de l’agriculture vis-à-vis du travail humain, seulement complété dans quelques cas par la traction animale. Là où la technologie était limitée et où la production dépendait essentiellement du travail humain, les surplus agricoles qu’un cultivateur individuel pouvait produire étaient faibles. (…) &nbsp;Il apparaît que, quel que soit le système agricole adopté, 70% à 90% du travail dans les civilisations antiques était, par nécessité, consacré à la production alimentaire. (p. 313)</p></blockquote>
</div>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg_2Y031X3jHZ14NdsemA5GYl8v_lzKSV4P7Ej6BDSizu7MDHFNndlhQSzfPbSbnKt1eRggfpsSIwdBd5JUnjThbVJVN82kIw71BCouXsGig2v2nzYZ69koyWcrQaeJG6QgcsaO6HAei2xF/s1600/Boulanger-gustave-clarence-rudolphe-french-1824-1888-the-slave-market.png" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/Boulanger-gustave-clarence-rudolphe-french-1824-1888-the-slave-market.png" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Rome : « Le marché aux esclaves », peinture de G. Boulanger</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Tournons-nous à présent vers deux autres chercheurs : Marcel Mazoyer et Laurence Roudot, agronomes et auteurs d’une très belle <i>Histoire des systèmes agricoles du monde</i>. Ces chercheurs fournissent des estimations assez détaillées de la production et des rendements agricoles pour la culture légère attelée de la zone méditerranéenne, à la base de la civilisation grecque et, surtout, romaine. Nonobstant les chiffres souvent fantaisistes fournis par les auteurs antiques, M. Mazoyer et L. Roudart penchent pour un rendement net en blé de l’ordre de trois quintaux par hectare, avec de fortes disparités d’une région et d’une année à l’autre. Comme un actif et ses aides cultivaient environ 6 à 7 ha d’ager (soit, en rotation biennale, un peu plus de 3 ha par an), soit à peine de quoi nourrir une famille de 5 personnes. Ils concluent alors : « Dès lors, on comprend qu’il soit généralement très difficile, dans ce genre de système, de dégager un surplus permettant de nourrir une population non agricole tant soit peu importante. » (p. 321)</p></div>
<div class="parag">
Mais alors, d’où venaient les ressources nécessaires à l’entretien de la classe dominante, de son train de vie parfois fastueux et de ses réalisations de prestige ? Les auteurs défendent la thèse que le « surplus » était essentiellement, si ce n’est entièrement, d’origine extérieure. D’une part, il provenait du pillage et du tribut directement prélevés sur les régions soumises – ainsi que l’écrivait déjà l’historien P. Garnsey : « C’est sur l’excédent tiré des États sujets que les soldats romains et les civils non productifs seront nourris. » (cité p. 325). D’autre part, et c’est un point essentiel, le surplus était extrait des esclaves, mais essentiellement dans la mesure où leur coût de reproduction n’était pas assumé par la société romaine elle-même. En interdisant aux esclaves de se marier et d’élever des enfants, en traitant la main-d’oeuvre servile si mal qu’elle arrivait rarement à l’âge de la vieillesse, l’esclavagisme romain parvenait à extraire un surtravail qui ne devait rien à la productivité de la main-d’oeuvre : par sa puissance militaire, il s’était mis en situation de pouvoir détourner la fraction du produit de la classe travailleuse qui, au lieu d’être consacré à son renouvellement, était prélevé par la classe dominante. Un tel système ne pouvait survivre qu’aussi longtemps que l’approvisionnement extérieur en esclaves était assuré ; la chute de l’empire (et de la forme sociale qu’il incarnait) est donc, selon M. Mazoyer et L. Roudart, la conséquence de l’arrêt de ses conquêtes territoriales.</div>
<div class="parag">
Je reprends donc une idée que j’avançais au début de ce billet : l’existence d’une classe exploiteuse ne peut pas être tenue, en elle-même, pour le signe infaillible d’une productivité suffisamment élevée pour dégager un surplus. Ledit surplus peut être prélevé alors même que la classe travailleuse produit tout juste de quoi se reproduire : il suffit pour cela qu’on ne lui permette pas de se reproduire, et que les ressources normalement destinées à cet effet soient accaparées par les exploiteurs. Pour être viable dans la durée, un tel système suppose nécessairement que ces coûts de reproduction soient assurés par les sociétés périphériques, et que la société centrale possède les moyens extra-économiques de s’approvisionner de manière pérenne en main d’oeuvre servile. Autrement, cette forme d’esclavage ne constitue jamais qu’une autre forme de tribut ; au lieu de prélever de la monnaie ou des biens, on prélève des hommes, c’est-à-dire de la main d’oeuvre déjà élevée et apte à travailler.</div>
<div class="parag">
La conclusion provisoire s’impose : par quelque bout qu’on prenne le problème, il n’existe pas d’indice probant que les transformations sociales intervenues entre le Paléolithique supérieur et l’Antiquité puissent être reliées à une augmentation concomitante de la productivité du travail humain. Celle-ci a peut-être eu lieu (et, sans doute, les choses étaient-elles variables d’un endroit à l’autre) ; mais en tout état de cause, c’est à une échelle infiniment faible par rapport à l’étendue des réalisations sociales et matérielles qui sont intervenues dans cette période. L’explication traditionnelle de la formation des classes sociales et de la civilisation urbaine, en terme de surplus que le chasseur-cueilleur aurait été incapable de produire, et qui n’aurait été dégagé que par l’agriculteur antique, apparaît sinon totalement fausse, du moins sérieusement incomplète.</div>
<h3>
Une hypothèse alternative</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhy16CN-1vyhzGfe6d67s15OEnAKgUctK_kHur6ls_xVvlc1Qx_M8FJ-kcihRyW399AZ6vkGepxBG4me4PNuj1KcZx0wzqcBcwjOlEkiYDYUpH9oqb4W5KxOTCi8fR-I2gP1bWs2NUVYQk9/s1600/catal.JPG" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/catal.JPG" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Une reconstitution du village néolithique de Catal Höyuk</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Alors, comment expliquer la transformation spectaculaire de l’économie et de la société ? Qu’a réellement changé l’agriculture ?</p></div>
<div class="parag">
L’idée que je voudrais avancer ici est qu’on a très souvent confondu la <i>productivité</i> et le <i>rendement</i> – deux notions que les anglophones rassemblent volontiers dans le même concept un peu flou d’<i>intensification</i>. Or, ce sont deux notions très différentes : la productivité rapporte le produit obtenu au temps de travail consacré à la production ; le rendement le rapporte à la surface de sol nécessaire. Or, si l’on peut douter que l’agriculture, durant le néolithique, a significativement augmenté la productivité, il est en revanche incontestable qu’elle a démultiplié les rendements et, par suite, la densité des populations.</div>
<div class="parag">
Je ne prétends pas expliquer dans le détail les effets ambigus de l’agriculture sur la productivité. Il faut manifestement faire intervenir des questions de démographie. Il semble assez établi que chez les chasseurs-cueilleurs nomades, la population se maintient à un assez bas niveau par rapport aux ressources disponibles. Les causes invoquées sont variées : le nomadisme contraindrait à l’espacement des naissances, renforcé par un fort infanticide ; les morts violentes, parfois très nombreuses, ont pu peser ; enfin, intervient sans doute la vulnérabilité par rapport aux aléas de l’environnement. Dans une économie sans stocks, les variations climatiques ou biologiques impactaient ces populations de plein fouet ; il n’est donc pas impossible que l’impression de relative abondance des chasseurs-cueilleurs en période ordinaire, sur laquelle une certaine tradition a beaucoup brodé, ait eu comme contrepartie cachée des crises récurrentes qui décimaient leurs effectifs (un point déjà abordé dans <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2013/10/note-de-lecture-age-de-pierre-age_26.html" target="_blank" rel="noopener">ce billet consacré au livre de Sahlins</a>). Avec l’agriculture (et/ou la sédentarité), s’est enclenché un mouvement d’accroissement démographique qui est venu buter sur la loi des rendements décroissants – une idée également émise par B. Trigger, dans le passage déjà cité : «&nbsp;Augmenter le nombre de personnes que pouvait faire vivre chaque unité de sol cultivé requérait généralement une augmentation de l’intrant en travail pour chaque calorie de nourriture produite, et par conséquent, une augmentation de la densité de la population ne se traduisait pas nécessairement par une augmentation du surplus de nourriture par personne.&nbsp;» Tout se passe donc comme si, en sécurisant dans une assez large mesure les sociétés humaines contre les aléas de l’environnement, l’agriculture avait déclenché un mouvement qui avait entraîné une augmentation colossale de la densité et de la taille des groupes humains organisés, mais que cette augmentation avait eu comme contrepartie une annulation, ou une quasi-annulation, des gains de productivité potentiels.</div>
<div class="parag">
Dès lors, la chaîne causale qui explique les phénomènes sociaux à partir des modifications techno-économiques tout au long de cette période doit sans doute s’organiser beaucoup moins autour de la question de la productivité que de celle des rendements. Je propose une première piste : la densité de la population, ainsi que la forme prise par la production, affectent la rentabilité de l’exploitation du travail humain et conditionnent&nbsp;tout autant&nbsp;l’existence de celle-ci que la productivité « brute » du travail. Pour le dire d’une autre manière : ce que l’agriculture a bouleversé, ce n’est peut-être pas tant l’excédent qu’il était possible, dans l’abstrait, d’obtenir d’un producteur, que le coût nécessaire pour s’approprier cet excédent et donc, le bénéfice net de l’exploitation.</div>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEi1yagJzDvENAFDHLL1pETWx0UTo9mnGsTvKw4x_O-QhWOUhvm6000_hbSfd_3m06GXXVJjRkgc_DqFzNasjPVjXNiIVy_14lGbFpg868cSCp3GW_VqUZKTcipMLr0W6G9uATJuWwbq_jw0/s1600/egypte.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/egypte.jpg" width="500"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">La construction des pyramides</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Pour illustrer cette hypothèse, imaginons un seul instant de transposer les méthodes d’exploitation du travail humain pratiquées par Rome à des chasseurs-cueilleurs. Tout autant que les esclaves qui travaillent la terre, les chasseurs-cueilleurs produisent non seulement de quoi assumer leur propre survie, mais encore celle de leurs enfants, de leurs malades et de leurs anciens. Rien n’empêche donc de concevoir qu’on puisse exploiter leur travail, ne serait-ce qu’en s’appropriant la fraction de leur collecte destinée aux improductifs (un argument qu’Alain Testart formulait déjà dans sa critique de la théorie du surplus). Mais on voit bien que cette exploitation, possible dans l’abstrait, poserait concrètement d’immenses difficultés ; la dispersion et la mobilité des producteurs, à elle seule, constitue un obstacle considérable : les ressources nécessaires, en termes de surveillance et de répression, à obtenir le surproduit, excéderaient sans aucun doute celui-ci (d’où la distinction que je propose entre surproduit brut et net).</p></div>
<div class="parag">
Avec l’agriculture et la sédentarité, les frais induits par l’extraction et la collecte du surproduit diminuent de manière drastique. Les pyramides et les temples égyptiens ont sans doute moins été construits parce qu’en soi, chaque individu pouvait dorénavant produire beaucoup plus que ce qui lui était nécessaire pour vivre, que parce qu’il était devenu possible de prélever un surtravail individuel relativement mince sur des millions de personnes.</div>
<div class="parag">
Ce billet est déjà long, et je ne peux le développer de manière exagérée. Si mes intuitions sont justes, il faudrait les compléter par des réflexions quant à la forme matérielle du (sur)produit, un facteur sur lequel plusieurs auteurs ont récemment attiré l’attention. Cette forme matérielle a en effet pu intervenir sur les processus de différenciation sociale au moins de deux manières.</div>
<div class="parag">
Pour commencer, un produit agricole constitué essentiellement, ou totalement, de biens périssables se prête sans doute moins aux manipulations, à la conservation sur une longue durée et au transport sur de longues distances nécessaires dans le cadre d’un Etat (un aspect sur lequel certains auteurs ont récemment attiré l’attention). Encore faudrait-il ne pas assimiler États et empires, et je ne suis pas certain que pour une cité-État, par exemple, ce problème soit rédhibitoire. En ce qui me concerne, c’est une question ouverte.</div>
<div class="parag">
Ensuite, la forme du produit a incontestablement joué un rôle dans la mise en place de certaines logiques sociales qui ont conduit à l’accumulation de la richesse et de l’exploitation. On ne peut se contenter d’explications qui font intervenir des grandeurs abstraites (productivité, rendement, etc.) Il faut rendre compte des processus concrets par lesquels des individus en sont venus à devoir travailler pour le compte d’autres (une préoccupation qu’on trouve déjà dans les écrits de K. Marx — cf. un très beau passage dans le <i>Capital</i> sur les Papous). C’est cette problématique qu’Alain Testart cherchait à creuser lorsqu’il examinait l’impact du stockage, en reliant à tort&nbsp;celui-ci&nbsp;à la question du « surplus ».</div>
]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>Questions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs</title>
		<link>https://www.lahuttedesclasses.net/2016/06/questions-sur-la-demographie-des.html</link>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 15 Jun 2016 19:24:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Document]]></category>
		<category><![CDATA[Bushmen]]></category>
		<category><![CDATA[Jean-Marc Pétillon]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
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					<description><![CDATA[Dans une précédente discussion inaugurée par un dessin humoristique quelque peu provocateur, l’ami Jean-Marc Pétillon indiquait un article qu’à ma grande honte, je n’avais alors pas lu avec l’attention qu’il mérite : M. Gurven et H. Kaplan, « Longevity Among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination », Population and Development Review, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365,]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div lang="fr">
<div class="parag">
Dans <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2014/04/enigme-prehistorique.html" target="_blank" rel="noopener">une précédente discussion inaugurée par un dessin humoristique quelque peu provocateur</a>, l’ami Jean-Marc Pétillon indiquait un article qu’à ma grande honte, je n’avais alors pas lu avec l’attention qu’il mérite : M. Gurven et H. Kaplan, « Longevity Among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination », <i>Population and Development Review</i>, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365, juin 2007 (<a href="http://www.anth.ucsb.edu/faculty/gurven/papers/GurvenKaplan2007pdr.pdf" target="_blank" rel="noopener">disponible en ligne</a>).</div>
</div>
<div class="parag">
Le grand intérêt de cet article est de s’appuyer sur des données relativement larges concernant des populations (actuelles) de chasseurs-cueilleurs « vrais », c’est-à-dire faiblement influencés, pour le meilleur ou pour le pire, par la modernité (ne serait-ce que par ses vaccins et ses bactéries). Ces chasseurs-cueilleurs « authentiques » sont comparés à diverses autres populations (chasseurs-cueilleurs acculturés, petits cultivateurs, etc.) L’article contient de nombreux chiffres et graphiques, dont je reproduis ici les plus informatifs.</div>
<h3>
Quelques éléments démographiques<br>
</h3>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiSHBpWGXAL-vQYaxBEMSASs_TpUlx869B6d0OvhYmfDEZvOIYoQcYxZZKAKWnJPKY7w-qWru0tl4oZo8vh7bhdZdulD-LjghFxWD4Ebd_4pZ5bsZJSWIr-fSglxA7q9IyMXDaqR1Vjg3k1/s1600/demographie01.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" height="265" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/demographie01.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Graphique 1</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
Le graphique 1 rassemble les effectifs de différentes populations de chasseurs-cueilleurs en fonction de l’âge. La première constatation est que malgré les différences d’environnements (certains vivent dans les forêts équatoriales, d’autres dans des zones plus ou moins arides) le profil démographique est remarquablement similaire. La mortalité infantile, pour commencer, est terrible : environ un tiers des individus n’atteignent pas 15 ans (beaucoup meurent durant la première année). Ensuite, la pente ralentit, mais continue d’exister : globalement, moins de la moitié des gens atteignent 40 ans (ce qui signifie que parmi ceux qui atteignent 15 ans, un quart meurt avant d’atteindre 40 ans). Après 40 ans, le taux de décès s’accélère&nbsp;: à 60 ans, il reste en moyenne environ un quart d’une classe d’âge, et il est très rare de dépasser 80 ans.</div>
<p><span id="more-285"></span></p>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiER1BET36NRp2bzRo3ytdWbGc5hqUq4ihGKv_lpsvpRnZU_DGTrAqPtWbSoQjrppYnbZiLp0ffKNrUU0XMbeGCHQ1T6BqXb55hl2WvKaEbjkcfFg12X1Z19vHF74Y61XCauuS8dBMvx-vw/s1600/demographie02.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img decoding="async" border="0" height="261" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/demographie02.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Graphique 2</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
La comparaison de ces populations avec les autres catégories retenues par les auteurs (graphique 2) est également riche d’enseignements. Le profil de la mortalité est en effet très proche de celui des cultivateurs, ou même des chasseurs-cueilleurs acculturés (pour lesquels, quand on entre dans le détail, de fortes disparités locales apparaissent). Cette similitude se retrouve même avec les données de la Suède du XVIIIe siècle. Cela confirme ce qu’écrivait Jean-Marc dans la discussion citée plus haut, à savoir que du point de vue de la mortalité, seuls les récents progrès de la médecine et de l’alimentation ont produit un réel changement. Auparavant, aucune des évolution sociales et techniques – en particulier, l’agriculture elle-même – ne semble pas avoir sérieusement changé la donne (si elle l’a fait, c’est plutôt dans le mauvais sens, de nombreux indices archéologiques dénotant une détérioration globale de l’alimentation après la néolithisation, un paradoxe sur lequel je reviendrai plus loin).</div>
<div class="parag">
L’article détaille également les causes de mortalité, lorsqu’elles sont disponibles, tout en insistant sur la fragilité des données. Sans surprise, les maladies de différentes sortes dominent ; mais sans surprise également pour qui connaît les réalités ethnographiques, les morts violentes représentent une fraction non négligeable (quoique très variable d’un peuple à l’autre) des décès. Si le chiffre de ces morts violente est négligeable chez les Hadza, il s’élève par exemple à un sixième des décès adultes chez les « inoffensifs » bushmen !kung, et à presque la moitié chez les Ache-Guayaki !</div>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhUoU7s5oftsRVhb_BjbfQN3e0sE-uZzdDrC4O4PdCLsJnfT4A3zySYa6xMCgfGFdVTX9EKcelz6U-aR6tFl_DsZO3BWXGzxGBZii0iPbV3HA_XyoF62pdrSp217431TMoo-zqecbBvWpSb/s1600/demographie03.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto; text-align: center;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="266" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/demographie03.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Graphique 3</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
Les développements autour de l’âge dit « modal » du décès me paraissent parfois un peu moins convaincants. Cet âge est, en théorie, celui où la proportion de morts est la plus forte : étant donné les chiffres considérables de la mortalité infantile, c’est évidemment dans les premières années de la vie que se situe en réalité cet âge modal, et c’est pourquoi l’article les met de côté, pour ne prendre en compte que les décès après 15 ans.</div>
<div class="parag">
L’âge modal est ainsi situé à 72 ans pour les chasseurs-cueilleurs (75 lorsqu’ils sont acculturés), contre par exemple 85 ans aux Etats-Unis en 2002 (cf. graphique 3). L’âge modal (jeunes exceptés, rappelons-le) semble donc plaider pour un assez faible impact de la modernité, puisque celle-ci ne l’a augmenté que d’une douzaine d’années. Cette conclusion serait cependant très trompeuse, car la forme des courbes, elle aussi (et surtout) a changé. Le pic de mortalité à 72 ans des chasseurs-cueilleurs ne s’élève que très faiblement au-dessus des autres années, ce qui signifie qu’on meurt presque autant à 60, 40 ou 20 ans qu’à 72. Par comparaison, dans les États-Unis actuels, la mortalité est extrêmement réduite avant 35 ans, s’élève un peu jusqu’à 50 et très fortement jusqu’à 85. Là encore, les profils des différentes courbes (dont la Suède du XVIIIe siècle) sont assez similaires, et seul le profil de la courbe « moderne » tranche résolument.</div>
<div class="parag">
Le texte s’attache également à comparer ces données à celles issues des travaux archéologiques. Or, il existe semble-t-il une forte divergence entre les longévités observées sur les chasseurs-cueilleurs contemporains et les chiffres reconstitués pour la préhistoire (récente). Ceux-ci font état d’une mortalité beaucoup plus faible durant les deux premières années, mais en revanche, beaucoup plus forte ensuite, jusqu’à 45 ans. Les auteurs de l’article, tout en admettant que certaines circonstances particulières (en particulier, des conflits armés) puissent expliquer cet écart, plaident pour une révision des méthodes et des estimations archéologiques en se fondant sur le fait que le patrimoine génétique des populations n’a pas varié en quelques milliers (ni même dizaines de milliers) d’années.</div>
<div class="parag">
L’article n’entre pas dans les détails techniques, sur lesquels je serais bien incapable d’avoir une opinion ; il en ressort néanmoins que les déductions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs du paléolithique restent un exercice délicat, dépendant d’une série d’hypothèses difficiles à vérifier. Le texte avance ainsi deux grandes possibilités : selon la première,&nbsp;par différents mécanismes, ces populations étaient globalement maintenues en équilibre au niveau des ressources disponibles (voire, au-dessous de celui-ci) et affichaient donc une grande stabilité. Dans l’autre scénario, le nombre d’individus suivait une ligne en dents de scie, avec des périodes de forte croissance entrecoupées de crises et de pénuries qui en fauchaient une bonne partie. Rien ne semble permettre de déterminer lequel de ces deux modèles correspond le plus à la réalité.</div>
<h3>
De la démographie aux structures sociales</h3>
<div class="parag">
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiIvxPtqEsRVvPvCIVLKFN8cEzgBxGRuTaLLDlTIBtVMti94vk674Fu3CZzKmVoCgtAhWcd-r6M3dnwr5ESMCLTRxl7pF2xA3uiWgQCZ543066RFdLWx_f-n-GXIZIKgLQ84X4dQS0kWPWd/s1600/gravure.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="207" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/gravure.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Un campement aborigène (gravure du XIXe siècle)</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Cette question n’est pas un simple objet de curiosité. Elle possède des implications directes sur notre compréhension de l’évolution sociale. Sur le long terme, la corrélation entre les densités de population, la taille des ensembles humains, le niveau technique, et les formes sociales est toujours apparu comme une évidence : on sait depuis toujours que l’agriculture, tout comme le stockage, sont allés de pair avec un accroissement considérable de la taille et de la densité des groupes humains. En revanche, les spécialistes s’opposent depuis longtemps sur le sens de la causalité : est-ce l’accroissement de la population, en particulier via la pression sur les ressources, qui explique les changements techniques et sociaux, ou sont-ce ces changements techniques et sociaux qui expliquent l’accroissement de la population ?</p></div>
<div class="parag">
Un article de 1988 de L. Keeley apporte un certain nombre d’éléments d’un grand intérêt. Keeley est un partisan convaincu de l’explication par la pression sur les ressources. Son article vise à étayer cette explication par une vaste étude empirique montrant que cette pression est corrélée à la complexité sociale — Keeley insiste, à juste titre, sur le fait de ne pas considérer en soi la densité de population, mais de ramener celle-ci, via un certain nombre d’estimations, aux ressources disponibles. On peut sans doute trouver ça et là à redire sur la méthodologie avec laquelle les données sont construites, mais il me semble que globalement, celle-ci s’avère solide. Les résultats montrent donc un très fort lien entre pression sur les ressources et complexité sociale ; Keeley l’avoue lui-même honnêtement, cela ne démontre pas la causalité, et encore moins le sens dans lequel elle est censée s’exercée. Mais cela établit une forte présomption en faveur de l’existence d’un tel lien, direct ou indirect.</div>
<div class="parag">
L’article souligne au passage deux autres traits. L’un est une confirmation, l’autre apparaît comme un paradoxe.</div>
<div class="parag">
La confirmation est la grande différence entre d’une part les chasseurs-cueilleurs sédentaires et stockeurs, et d’autre part ceux qui sont mobiles et ne stockent pas. Surtout, Keeley remarque l’absence quasi totale de situations intermédiaires. Il en conclut que le passage à la sédentarité et au stockage constitue un basculement brusque, un tournant qui s’est sans doute effectué très rapidement pour les populations concernées – ce en quoi il s’oppose manifestement aux pratiques agricoles, qui ont semble-t-il été adoptées peu à peu, au terme d’un très long processus graduel.</div>
<div class="parag">
Le paradoxe, qui fait tout le sel de l’article, c’est que contrairement à ce que suggère l’intuition, la pression de la population sur les ressources semble n’intervenir que dans les environnements relativement riches ; dans les environnements plus hostiles, en revanche, cette pression paraît bien moindre — corrélativement, la trajectoire stockage / sédentarité n’est donc observée que dans ces environnements relativement riches. Keeley propose de ce paradoxe une explication qui rejoint la première partie de ce billet : les populations de chasseurs-cueilleurs vivant dans les environnements difficiles sont celles qui sont régulièrement frappées par des aléas qui déciment leurs rangs, et suivent ainsi un rythme démographique « en zig-zag ». Par conséquent, elles sont peu exposées au phénomène des rendements décroissants, typique des populations en situation de pression sur les ressources. Keeley, pour compléter son hypothèse de la pression démographique comme cause des changements sociaux, introduit donc l’idée que la causalité s’exerce uniquement dans le cas d’une pression lente de la population sur les ressources, qui se traduit par des rendements décroissants (et donc, sans doute, par une augmentation du temps de travail individuel).</div>
<div class="parag">
Je ne suis pas du tout certain d’avoir envie de le suivre sur ce terrain – lui-même est d’ailleurs obligé d’introduire, comme facteur supplémentaire de la sédentarité, la présence d’une ressource stockable. Mais indépendamment de la chaîne des causalités entre population, techniques et structures sociales, il me semble que sa typologie entre populations périodiquement décimées du fait d’un environnement sujet à de fortes variations, et populations vivant dans des environnements plus stables et donc parvenant plus volontiers dans la zone des rendements décroissants soit un bon point d’entrée pour reconsidérer les idées de Sahlins sur l’abondance primitive. Le temps de travail relativement faible mentionné par <i>Âge de pierre, âge d’abondance</i> (une fois les biais sur les chiffres corrigés) pourrait bien être la face dorée d’une réalité plus ambivalente, à savoir les décimations opérées périodiquement sur ces populations par les aléas environnementaux. Et si Keeley a raison, en inventant le stockage et la sédentarité, les populations se seraient largement affranchies d’une contrainte pour se heurter rapidement à une autre – celle des rendements décroissants consécutifs à la stabilisation des l’augmentation de la densité et à la stabilisation de la population.</div>
<div class="parag">
À suivre (et à commenter)… </div>
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			</item>
		<item>
		<title>Échange d’équivalents, échange de non équivalents</title>
		<link>https://www.lahuttedesclasses.net/2015/09/echange-dequivalents-echange-de-non.html</link>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 03 Sep 2015 13:19:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Recherche]]></category>
		<category><![CDATA[Alain Testart]]></category>
		<category><![CDATA[François Athané]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
		<category><![CDATA[Trobriand]]></category>
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					<description><![CDATA[Je prolonge dans ce billet la réflexion entreprise sur les modes de transfert, suite à ma récente note de lecture sur la Sociologie de l’échange primitif selon Marshall Sahlins. Une des principales erreurs de ce dernier, me semble-t-il, est en effet d’avoir voulu embrasser dans une même classification, et entre autre choses, la forme juridique]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div class="separator" style="clear: both; text-align: center;">
<a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg7IkNyMzhJTQCIgDAZftU-hpSuk4QFqasiUwplusGasMu3M_GF56yai8tS7IrLku_VvMOSbJKb-87MhOqMd-pzvc8q3yGCMaraw2TXXteIO729JkbgHKL6Nj6BASu45w4LxQLEXQMbo4sn/s1600/echange.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; float: right; margin-bottom: 1em; margin-left: 1em;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="266" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/echange.jpg" width="400"></a></div>
<p>Je prolonge dans ce billet la réflexion entreprise sur les modes de transfert, suite à <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2015/08/larithmetique-sociale-de-marshall.html" target="_blank" rel="noopener">ma récente note de lecture sur la <i>Sociologie de l’échange primitif</i> selon Marshall Sahlins</a>. Une des principales erreurs de ce dernier, me semble-t-il, est en effet d’avoir voulu embrasser dans une même classification, et entre autre choses, la forme juridique du transfert et son contenu économique (en termes d’équivalence ou non de la contrepartie). Mais si les deux approches doivent être, au contraire, soigneusement distinguées, on ne doit pas moins se poser le problème de les articuler. Pour le dire plus nettement, la question que pose ce billet est de savoir si une approche en termes d’équivalence, ou de non-équivalence, des mouvements réciproques de biens est cohérente, ou compatible, avec l’approche développée par Alain Testart, et poursuivie par François Athané, en termes d’exigibilité des transferts et de leur éventuelle contrepartie. Ma réponse est oui, et je voudrais montrer de quelle manière dans les lignes qui suivent.<br>
<span id="more-146"></span></p>
<h3>
Quelques rappels</h3>
<p>Pour aller très vite – le lecteur désireux d’avoir des explications moins succinctes pourra <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2013/12/des-dons-des-echanges-et-des-autres.html" target="_blank" rel="noopener">se reporter à ce billet</a> – A. Testart proposait une classification ternaire des transferts de biens :</p>
<ol>
</ol>
<ul>
<li>le <b>don</b>, où le transfert n’est pas juridiquement exigible, et où il n’est pas conditionné par l’existence d’une contrepartie.</li>
<li>l’<b>échange</b>, où le transfert est juridiquement exigible dans la mesure où il est conditionné (et où il conditionne) le versement d’une contrepartie.</li>
<li>le « transfert du troisième type », ou « <b>t3t</b> », transfert juridiquement exigible et non conditionné à une contrepartie.</li>
</ul>
<ol>
</ol>
<p>À cette tripartition, F. Athané ajoutait à juste titre une catégorie supplémentaire : celle des transferts exigés, mais non exigibles : les transferts illégitimes (vols, pillages, etc.), transferts du quatrième type, ou « <b>t4t </b>».</p>
<p>Sur ce blog (et, plus longuement, dans un article en cours de soumission à une revue académique), j’ai tenté de développer ces analyses dans trois directions.</p>
<ol>
<li>Le croisement des critères d’exigibilité concernant le transfert et sa contrepartie produisent normalement non trois, mais quatre catégories : il existe ainsi des transferts exigibles et liés à une contrepartie qui l’est aussi. Ces transferts relèvent de <b>l’échange obligatoire</b>, une catégorie identifiée par A. Testart mais, chez lui, non distinguée de l’échange libre. Or, cette distinction permet d’équilibrer l’approche et aboutit à une répartition formelle plus satisfaisante.</li>
<li>Les transferts illégitimes peuvent, eux aussi, être répartis en quatre catégories, qui font écho à celles dégagées à propos des transferts légitimes. On trouvera ainsi le don illégitime (le cadeau que fait un voleur à sa petite amie en lui offrant le produit de son larcin), l’échange illégitime (l’achat de stupéfiants), l’échange pouvant être obligatoire (un « parrain » arbitrant un conflit entre deux lieutenants en ordonnant à l’un de céder une activité lucrative à l’autre contre dédommagement) et, enfin, le t4t « pur » (la prédation illégale).</li>
<li>Surtout, il est important d’explorer les formes intermédiaires entre les formes primaires, car une telle exploration est riche d’enseignements – les phénomènes sociaux ne se limitent pas aux formes pures dégagées dans un premier temps par l’analyse. En limitant cette recherche aux transferts légitimes (de loin les plus nombreux) et aux formes contiguës (celles qui ne diffèrent que par la valeur d’un seul des deux critères), on identifie quatre zones intermédiaires, ou hybrides : entre don et échange libre, entre échange libre et échange obligatoire, entre échange obligatoire et t3t et entre t3t et don. Le caractère intermédiaire de ces formes peut relever soit de l’indétermination (il y a un flou sur le statut juridique d’un des éléments du transfert) soit de la combinaison (il n’existe aucun flou, mais le transfert combine différents flux qui relèvent chacun d’une des deux formes).</li>
</ol>
<p>Alain Testart n’a pas exploré ces formes intermédiaires de manière systématique. Toutefois, dans son livre <a href="http://www.alaintestart.com/critique.htm" target="_blank" rel="noopener"><i>Critique du don</i></a> (2007) comme dans le très bel article « <a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_2001_num_42_4_5395" target="_blank" rel="noopener">Échange marchand, échange non marchand</a> », il a mené l’analyse d’une forme intermédiaire particulière : celle de l’échange non marchand – c’est-à-dire, d’un échange dans lequel les liens personnels des coéchangistes sont une condition préalable et nécessaire à l’échange. Il concluait que l’échange non marchand tenait, à un degré ou à un autre, du don (et que c’est cette ambigüité qui explique en partie l’erreur remontant à M. Mauss, selon laquelle les sociétés primitives ignoreraient, au fond, la différence entre don et échange).</p>
<p></p>
<h3>
Échange d’équivalents, échange de non-équivalents </h3>
<p>J’en viens à la question de la valeur des différents bien impliqués dans les transferts ; à savoir, dans quelle mesure cette question est liée aux précédentes, et dans quelle mesure elle en est indépendante (M. Sahlins choisissait la première option, mais d’une manière, croyons-nous, non satisfaisante).</p>
<p>Premier point : la question de l’équivalence, ou de la non-équivalence, des transferts, ne peut avoir d’implication que pour l’échange. Les autres transferts (don, t3t), ne sont pas, par définition, conditionnés par une contrepartie. Par conséquent, que cette contrepartie existe ou non, celle-ci ne détermine pas la nature du transfert. Elle peut changer son contenu sociologique – un don simple n’a pas la même signification que celui effectué en vue d’un contre-don équivalent, et <i>a fortiori</i> supérieur – il n’empêche, quel que soit le cas de figure, il s’agit toujours d’un don, et il ne peut, par définition, s’agir de rien d’autre. Il en va de même pour le t3t.</p>
<p>Reste donc l’échange, et uniquement lui. Or, si un échange implique deux transferts inverses et dont chacun est la condition de l’autre, rien n’oblige ces transferts à être équivalents. L’idée que je voudrais illustrer est que plus on s’éloigne de l’équivalence, plus l’échange tend vers une forme hybride (avec le don ou le t3t).</p>
<p>Prenons le cas d’une maison vendue à un prix bien inférieur à sa valeur. Il ne peut y avoir que deux raisons à cela :</p>
<ul>
<li>Le vendeur a volontairement décidé de pratiquer un « prix d’ami », dans l’immense majorité des cas parce qu’il connaissait l’acheteur (je passe sur l’hypothèse un peu plus complexe du montage fiscal). En pareil cas, on a clairement affaire à la combinaison d’un échange (celui qui reçoit la maison doit légalement payer, et celui qui reçoit l’argent doit légalement fournir la maison) et d’un don. Tout se passe donc comme si la transaction était la fusion de deux actes : un achat-vente au prix du marché, et la restitution d’une partie du prix à l’acheteur – les deux actes étant indissolublement liés l’un à l’autre.</li>
<li>Le vendeur pratique ce rabais parce qu’il y est contraint par la force, ou parce qu’il a été trompé sur la valeur de son bien. Pour les mêmes raisons que précédemment, on se trouve là aussi devant une forme hybride ; mais, cette fois, l’hybridation de l’échange s’effectue soit avec le t3t (si la contrainte est légale, par exemple dans le cas d’un prix décrété par l’État lors d’une expropriation), soit du t4t (s’il y a tromperie ou contrainte illégitime).</li>
</ul>
<p>Répétons-le donc : un échange qui n’est pas un échange d’équivalents, tout en restant un échange, tend à être aussi un autre type de transfert (un don, ou un transfert contraint) articulé sur lui – ce qu’on peut appeler un transfert <i>composé</i>. </p>
<p>Reste la difficile question de savoir ce qu’est l’équivalence, et si elle existe dans toutes les sociétés. Nous vivons dans un monde où l’on dit à tort que « tout s’achète et tout se vend » (il y a tout de même certaines choses qu’il est illégal d’acheter ou de vendre) mais où, en revanche, tout ce qui se vend possède une valeur marchande. Autrement dit, tout ce qui s’échange est commensurable, et c’est l’argent qui joue (entre autres) ce rôle de mesure universelle des valeurs. On peut donc, au moins en première approche, déterminer si un échange a mis en œuvre des transferts équivalents ou non – il va de soi qu’il n’existe pas de limite nette et formelle entre une « bonne affaire » et une arnaque pure et simple, et que la pratique quotidienne des « affaires », c’est-à-dire de ce qui est censé être un échange d’équivalents, tire sans cesse du côté du t4t. Le droit bourgeois, au demeurant, se gratte la tête de manière dubitative en tentant de déterminer où passe la limite entre le <i>dolus malus</i>, qui est la tromperie susceptible de faire annuler un contrat et le <i>dolus bonus</i>, à savoir le boniment du marchand, qu’il reconnaît comme légitime. Je me souviens encore d’un délicieux enseignant juriste qui ponctuait ses cours d’une maxime qui semblait le remplir d’aise : « après tout, le droit n’est pas fait pour protéger les imbéciles. » Toujours est-il que dans le quotidien capitaliste, seule l’égale rapacité des deux parties en présence, et le règne de la concurrence généralisée, garantit que les termes de l’échange ne s’éloignent pas trop de l’équivalence.</p>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjQ_pqkimUPzj1JxN9HMinEuMHd9RtuTX0hyZWRpoMxLHcrhZTXPtkMV2k8xL9Y0sSn9po68SXSRr6qytmBvHIcwmacewwr638QFWvZnF3auVkyB0DRvC-SFMK4Y5j5UYF4R0dX_Y6WjmMZ/s1600/Tikopia.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="261" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/Tikopia.jpg" width="400"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">« Les chefs de Tikopia accueillant les officiers de l’Astrolabe » – V.Adam (1833)<br>
L’anthropologue Raymond Firth écrit à propos de cette île : « Pour tout Tikopien, <br>
un canoë est plus estimé qu’un bol de bois, une natte de pandanus davantage<br>
qu’une bande de tissu d’écorce. Cependant, ils ne sont jamais échangés les uns<br>
contre les autres, et il n’existe aucune manière d’exprimer la “valeur” du canoë <br>
en termes de tant de bols, ou celle de la natte de pandanus en termes de tant<br>
de bandes de tissus d’écorce. (…) Il est impossible (…) d’exprimer la valeur <br>
d’un harpon en termes de quantité de nourriture, car un tel échange n’a <br>
jamais lieu et serait considéré par les Tikopiens comme une aberration. »</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Quoi qu’il en soit, dans des sociétés où le marché n’existe pas, où les échanges sont irréguliers, où les termes n’en sont pas fixés par la pratique ou la coutume, voire où différentes catégories de biens ne sont pas censées s’échanger les unes contre les autres (voir illustration ci-contre), la détermination de ce qu’est un échange d’équivalents et donc, un échange pur, par opposition à un échange-don ou un échange-t4t, peut s’avérer un vrai casse-tête. Il me semble qu’il y a là, en plus du critère de l’indétermination juridique examiné par A. Testart, une porte d’entrée supplémentaire sur le caractère hybride de l’échange non marchand.</p>
<p>La conclusion de ce long (et indigeste ?) billet est que, tout au moins là où il a du sens, le caractère d’équivalence, ou de non-équivalence, de l’échange, s’ajuste de manière adéquate, quoique non immédiate, avec le critère juridique. À condition qu’il s’agisse bel et bien d’un échange (et non de la coïncidence d’un don et d’un contre-don), l’équivalence est corrélative du caractère pur du transfert, la non-équivalence de son caractère hybride (il faut alors explorer les circonstances pour savoir si cette hybridation relève du don, du t3t ou du t4t). On est assez loin de la problématique en terme d’échelle graduée développée par M. Sahlins mais on se rapproche, me semble-t-il, d’une cartographie rigoureuse des phénomènes de transfert.</p>
<p>Qu’il me soit permis de conclure cette prose aride par une navrante saillie drôlatique. Les lignes qui précèdent ont en effet établi sans l’ombre d’un doute que lorsqu’un échange est digne d’un don, il n’y a pas nécessairement quelque chose qui cloche.</p>
<p>Ouf, il était temps que cela se termine.</p>
]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>L’arithmétique sociale de Marshall Sahlins(sur la « Sociologie de l’échange primitif »)</title>
		<link>https://www.lahuttedesclasses.net/2015/08/larithmetique-sociale-de-marshall.html</link>
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		<dc:creator><![CDATA[CDarmangeat]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 27 Aug 2015 11:30:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[#Note de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Amérique du Nord]]></category>
		<category><![CDATA[Marshall Sahlins]]></category>
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					<description><![CDATA[Marshall Sahlins (né en 1930) Le livre le plus célèbre de Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, ne contient pas seulement l’essai qui a inspiré son titre (« La première société d’abondance », que j’avais assez longuement discuté dans ce billet). Il rassemble plusieurs autres textes, notamment une « Sociologie de l’échange primitif »]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEj0jSlPFbudAEDz5r8vxMHoJoVD4StuAn4-htvvPwmDM7MXLtwRy9Kk8ue5l0pNz81UkJkM2Tt78IJ317KGMp1XFfOTWAm84EXwrQk39Q0t2-hh7Q4vZFwHT6Pj66FfDCLExKqLJDXCB_Ia/s1600/sahlins.png" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="418" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/sahlins.png" width="350"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Marshall Sahlins (né en 1930)</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
Le livre le plus célèbre de Marshall Sahlins, <i>Âge de pierre, âge d’abondance</i>, ne contient pas seulement l’essai qui a inspiré son titre (« La première société d’abondance », que j’avais assez longuement discuté <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2013/10/note-de-lecture-age-de-pierre-age_26.html" target="_blank" rel="noopener">dans ce billet</a>). Il rassemble plusieurs autres textes, notamment une « Sociologie de l’échange primitif » qui, sur une centaine de pages (annexes comprises), propose une typologie des transferts de biens&nbsp; dans l’ensemble des sociétés primitives. Malgré la prudence affichée en introduction et en conclusion par l’auteur, ce texte a rencontré un certain écho et il n’est pas rare d’en voir les thèses exposées dans des manuels ou des sites internet consacrés à l’anthropologie. Aussi, je me suis dit qu’un examen (passablement critique) n’en serait pas inutile. Comme toujours, le style de Marshall Sahlins n’est pas avare d’effets littéraires et de formules frappantes ; cela en rend, sans aucun doute, la lecture plaisante. Mais en tentant d’en suivre les concepts et les raisonnements de manière plus serrée, je dois bien avouer avoir été souvent désorienté et ne pouvoir affirmer avec certitude quelle était la thèse dont on tentait de me convaincre. </div>
<h3>
Redistribution et réciprocités</h3>
<div class="parag">
L’objectif avoué du texte est d’avancer « quelques suggestions portant sur l’interaction des formes, conditions matérielles et relations sociales de l’échange, au sein des sociétés primitives. » (237). Suivant en cela la tradition dite « substantiviste » incarnée en particulier par Karl Polanyi, M. Sahlins veut illustrer que dans les sociétés autres que capitaliste, il n’existe pas de sphère économique propre : les transferts de biens y sont indissociables des relations sociales au sens large, et on ne saurait trouver leur explication dans l’utilitarisme, ou des motifs tenant au pur calcul économique. Pour paraphraser l’auteur, dans ces sociétés primitives, les liens sociaux font les transferts de biens, et les transferts de biens font les liens sociaux. M. Sahlins développe, sur cette base, une typologie en deux temps.</div>
<p><span id="more-3325"></span></p>
<div class="parag">
Pour commencer, il distingue (plus qu’il n’oppose) les mouvements de biens « centralisés » des mouvements « réciproques ». Les premiers, dans lesquels les biens affluent vers un personnage central pour être ensuite répartis en sens inverse, sont typiques de la « redistribution » propre à ce que l’anthropologie évolutionniste américaine appelle les « chefferies ». Dans les seconds, ce personnage central n’existe pas : les individus sont, en quelque sorte, directement aux prises les uns avec les autres. Ce cas de figure, celui de la réciprocité, constitue l’essentiel de l’essai, et fait l’objet d’un second niveau d’analyse.</div>
<div class="parag">
Il recouvre en effet des situations variables ; en particulier, la réciprocité ne met pas nécessairement en œuvre des biens équivalents. Or, selon M. Sahlins, ce sont ces situations « d’échanges non symétriques », ces « ruptures d’équilibre », qui sont à la fois les plus négligées par l’étude et les plus intéressantes. La réciprocité étant « une catégorie spécifique d’échange, un continuum de formes » (243), il convient de dégager les propriétés tant formelles que sociologiques de ce continuum.</div>
<div class="parag">
On aboutit alors à une gradation ternaire : à une extrémité se situe la « réciprocité généralisée », dont on peut dire qu’elle est la plus désintéressée. Elle recouvre « l’aide et l’assistance librement consenties », les situations où « l’obligation de rendre [est] peu astreignante » (247). Le point médian du spectre est celui de la « réciprocité équilibrée (ou symétrique) », qui caractérise l’échange d’équivalents. Enfin, à l’autre extrémité, on trouve la « réciprocité négative ». Elle désigne l’appropriation violente, la recherche de l’intérêt égoïste, la tentative d’acquérir un bien sans contrepartie. Il s’agit donc de « la saisie intéressée, l’appropriation par la ruse ou par la force payée de retour par un effort antagoniste de même nature » (244).</div>
<div class="parag">
M. Sahlins développe dans les pages suivantes les implications de cette classification ; il insiste en particulier sur le fait que dans une organisation sociale donnée, les trois niveaux de réciprocité s’organisent en cercles concentriques ; au plus près, dans la famille (ou le clan, ou la tribu) on pratiquera la réciprocité généralisée, donnant sans compter, obéissant à une éthique de solidarité, de partage et de générosité. Avec des individus socialement plus distants, on mettra en place des relations de réciprocité symétrique, qui seront une alternative avantageuse aux conflits. On nouera en particulier des partenariats d’échange, dans lesquels le souci de l’équilibre sera constant. Au loin, enfin, avec l’étranger ou l’ennemi, on pratiquera la réciprocité négative.</div>
<div class="parag">
La thèse déborde également sur le rôle de la richesse matérielle dans ces sociétés, les voies de l’évolution de la réciprocité à la redistribution, ou encore le confinement spécifique de la nourriture dans la sphère de la réciprocité généralisée. De par l’ampleur des thèmes abordés, il y aurait sans doute énormément à dire pour discuter de tout ce qui mériterait de l’être ; aussi, dans le cadre limité de ce billet, je me limiterai pour l’essentiel aux fondements de la thèse, c’est-à-dire à cette classification elle-même, qui me semble poser problème sous bien des aspects.</div>
<h3>
Une terminologie étrange</h3>
<div class="parag">
La première remarque n’est sans doute pas la plus fondamentale, mais je la pense symptomatique de la manière toujours un peu élastique (les méchantes langues diraient désinvolte) dont M. Sahlins traite des concepts qu’il juge pourtant lui-même fondamentaux. La réciprocité, axe majeur de caractérisation des phénomènes sociaux, est en effet censée se situer quelque part le long d’une ligne allant de « généralisée » à « négative », en passant par « symétrique ». Indépendamment même de l’idée qu’ils sont censés exprimer, on ne peut que s’étonner du choix de ces adjectifs. Ce qui est généralisé ne s’oppose en effet pas à ce qui est négatif, mais à ce qui est particulier, ou restreint – Claude Lévi-Strauss ne s’y était pas trompé. Et le contraire de symétrique n’est ni général (ou restreint), ni négatif (ou positif, ou nul). En fait, tout se passe comme si, pour les gradations de son axe, M. Sahlins avait volontairement choisi trois termes se situant dans trois champs conceptuels différents. </div>
<div class="parag">
On ne voit d’ailleurs pas très bien ce qui est censé être « généralisé » ou « négatif » dans les réciprocités dont parle M. Sahlins. En quoi un don altruiste s’inscrirait dans un schéma plus « généralisé » qu’une razzia m’échappe. De la même manière, le caractère négatif de la réciprocité d’un vol semble assez discutable. Du point de vue de la société prédatrice, le bilan est au contraire positif&nbsp; – à moins, ce qui est possible, que ce qui soit avant tout négatif soit la socialité et la durabilité de la relation ainsi établie.</div>
<div class="parag">
Bref, cela n’est pas très clair et, d’une manière plus générale, on s’interroge sur les raisons pour lesquelles la réciprocité se voit ainsi promue comme aune à laquelle devraient être évalués l’ensemble des transferts, fussent-ils non réciproques – j’y reviendrai. Toujours est-il que l’opposition initiale entre ces différentes réciprocités et la redistribution se voit elle aussi passablement brouillée, dès lors qu’il s’agit d’expliquer la transition de l’un à l’autre. On lit ainsi que « la redistribution est une forme d’organisation des conduites de réciprocité, un système de réciprocité » (241)… ce qui n’empêche pas redistribution et réciprocité de s’opposer radicalement, en raison du fait qu’elles « impliquent (…) une organisation sociale très différente » (241). Cette dialectique me laisse, je l’avoue, assez perplexe ; d’autant plus lorsqu’au rang des phénomènes censés illustrer la redistribution, on voit citée la mise en commun de la nourriture au sein de la famille (assimilée, pour l’occasion, à une chefferie, p. 242)… dont M. Sahlins explique par ailleurs qu’elle est le lieu par excellence de la réciprocité généralisée.</div>
<h3>
La dimension juridique maltraitée</h3>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiC5ZH1VuGmySNRWrMb7vNPXmTtDpatr0Rb4L8dDhRKqSSHSwmfCgtK8jRkQATZGhN38KQCT9ZCz1sR86f1vpdItwHbdaBSu9JsHeAI0IuBUPusvivI1svVkImrk632AN9Q44T5wLtjj6VB/s1600/powhatan.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="500" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/powhatan.jpg" width="346"></a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Un chef Powhatan de Virginie, dessiné en 1612. <br>
Cette région connaissait alors de nombreuses formations sociales<br>
traditionnellement appelées « chefferies ». </td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="parag">
Dans ce tableau à grands traits, une des premières choses qui surprend est l’absence de définition précise des critères présidant à la classification. Il y a, dans la division tripartite entre réciprocité généralisée, symétrique et négative, quelque chose qui évoque de loin la tripartition des transferts proposée par Alain Testart entre don, échange et transfert du troisième type (t3t) – pour un exposé critique des conceptions d’A.Testart sur ce point, je renvoie vers <a href="http://cdarmangeat.blogspot.fr/2013/12/des-dons-des-echanges-et-des-autres.html" target="_blank" rel="noopener">ce billet</a>. La réciprocité généralisée est en effet celle du « don libre » (existerait-il des dons qui ne le soient pas ?) « pour lequel il est inconvenant, voire antisocial, d’exiger une contrepartie » (244) – mais que fait-on lorsqu’en dépit de la morale sociale, la contrepartie a bel et bien été exigée ? La réciprocité symétrique est celle de « l’échange direct », et de la contre-prestation équivalente – mais alors, comment caractériser un transfert où la contrepartie est exigée, mais non équivalente, et celui où elle est équivalente, mais non exigée ? Quant à la réciprocité négative, elle correspond à une appropriation à sens unique — on n’est donc pas peu surpris d’y trouver, à côté du vol et de la razzia… le troc, au nom du fait que celui-ci procède d’un marchandage préalable (249).</div>
<div class="parag">
Tout cela illustre que la réciprocité ne constitue guère une clé d’entrée pertinente pour appréhender les transferts de biens. Certains transferts se caractérisent précisément par l’absence de réciprocité – tout au moins, de réciprocité obligatoire : qu’il y ait réciprocité ou non, ils se définissent en-dehors d’elle. C’est par définition le cas du transfert du troisième type, le « t3t », tel que l’impôt, la compensation pour meurtre ou le versement d’une certaine part du gibier chassé en raison des relations de parenté (car la famille n’est pas seulement un lieu de dons ; elle peut fort bien connaître, elle aussi, des transferts obligatoires). C’est aussi le cas du don, qui ne se définit nullement par la présence ou l’absence d’une contrepartie. Les cadeaux faits aux amis ne sont pas moins des dons, et il ne sont pas libres et moins désintéressés du fait que ceux-ci rendent des cadeaux en sens inverse. Comme l’a fort justement souligné A. Testart, ce n’est pas la présence ou l’absence d’une contrepartie qui différencie le don de l’échange, mais le fait que la contrepartie est obligatoire, et liée de manière conditionnelle au transfert considéré. Dans l’approche de Sahlins, toutes ces lignes sont brouillées. À tel point que tout transfert, fût-il un « don libre », est considéré comme faisant partie de la catégorie générale des échanges, une confusion affirmée dès le titre de l’essai et réitérée à plusieurs reprises au cours du texte.&nbsp; </div>
<div class="parag">
Le manque de critères juridiques clairs dans la classification de Sahlins trouve son pendant dans la surabondance de critères supplémentaires qui l’encombrent et ajoutent à la confusion. Les différents types de réciprocité recouvriraient ainsi les différences dans la « promptitude à payer de retour » (244) (mais un contre-don, tout comme le solde d’un échange, peut aussi bien être immédiat que différé), le « degré de parité du contre-don » (244) (mais il existe des contre-dons équivalents, et des échanges de non-équivalents) ou les « autres caractéristiques matérielles et purement mécanistes de l’échange » (dont je ne parviens pas très bien à voir ce qu’elles recouvrent). M. Sahlins revendique cette inflation :</div>
<blockquote class="tr_bq">
<div class="parag">
« D’où la possibilité d’introduire d’autres critères empiriques d’évaluation du degré de ‘satisfaction mutuelle des parties’, outre ceux de la parité et de la rapidité de paiement : le transfert initial peut être volontaire ou involontaire, répondre à une obligation simple ou contractuelle ; la compensation peut être librement consentie, exigée, extorquée ; l’échange avoir ou non fait l’objet d’un marchandage, être ou non comptabilisé et ainsi de suite. » (246–247)</div>
</blockquote>
<div class="parag">
Ainsi, une correspondance est censée lier la forme du transfert aux intentions morales qui le sous-tendent, puisque « l’exigence de contrepartie nous renseigne sur l’esprit de l’échange, sur son caractère intéressé ou désintéressé, impersonnel ou pitoyable » (245). Il existe pourtant des échanges désintéressés, comme lorsqu’on accepte d’acheter une vilaine breloque à quelqu’un dans le besoin, et des dons on ne peut plus intéressés, tels ceux que ces mécènes font à des fondations, avec la ferme intention qu’une plaque et quelques cérémonies flattent l’honorabilité de leur nom. Bref, de quelque côté qu’on se tourne, la réalité refuse de se ranger sagement le long de l’axe imaginé par M. Sahlins.</div>
<div class="parag">
Terminons en remarquons à quel point, à propos des chefferies, M. Sahlins privilégie systématiquement les aspects redistributifs en minorant leur caractère inégalitaire et oppressif. Marquée par cette réciprocité qui est censée pétrir toute la matière sociale, la chefferie semble n’être sous sa plume qu’une institution organisant la réciprocité, une caisse altruiste de sécurité sociale, et nullement le germe des futures classes sociales et le lieu d’une exploitation d’ores et déjà bien installée. On lit ainsi avec étonnement que : « souvent un rang élevé ne s’obtient ou ne se soutient que par un déploiement de générosité outrancière : l’avantage matériel est du côté des inférieurs » (261). Autant la première partie de la phrase est incontestable, autant la seconde en vient à déformer singulièrement la réalité. Dans toutes les sociétés primitives où un personnage se trouve au centre des flux de biens et où son autorité politique autorise à parler de chefferie, ce personnage bénéficie de privilèges matériels tout à fait tangibles. Sa générosité est certes une condition pour que la société la place et le maintienne dans sa position ; mais elle est, au moins autant, l’alibi qui lui permet de justifier ses prélèvements et ses privilèges, sociaux et matériels. Ainsi en allait-il, par exemple, chez ces aristocrates tahitiens, qui se signalaient notamment par « le soin méticuleux qu’ils apportaient à leur corps et qui n’est possible que chez ceux qui ne sont pas astreints au travail manuel. » (M. Herskovitz, <i>Economic anthropology</i>, p. 475). </div>
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Qui trop embrasse mal étreint</h3>
<table cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="float: right; margin-left: 1em; text-align: right;">
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<td style="text-align: center;"><a href="https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjK3ZCwo68nNJWlLiMGvr3JmLZ642wCkIIQutDkzy0nNVEgjnmmGydOPhiKsYQachhwZzgzFSBgxTxKSxfSxDSF0v9YBv2VKEmUdGukKIYOfOlRjUUGcbhB4x-KXQd5UpjpCrF2YQ6g26Ei/s1600/potlatch.jpg" imageanchor="1" style="clear: right; margin-bottom: 1em; margin-left: auto; margin-right: auto;" target="_blank" rel="noopener"><img loading="lazy" decoding="async" border="0" height="500" src="https://www.lahuttedesclasses.net/wp-content/uploads/2026/08/potlatch.jpg" width="350"></a></td>
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<td class="tr-caption" style="text-align: center;">Un des derniers potlatch, photographié en 1914</td>
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Au fond des problèmes que soulève le travail de M. Sahlins, il y a, je crois, une faute de méthode : celle de rechercher une classification qui puisse organiser les faits tout à la fois dans leurs dimensions formelles et sociales. Cette ambition est clairement revendiquée dès le début du texte, qui affirme avoir comme but de proposer « quelques suggestions portant sur l’interaction des formes, conditions matérielles et relations sociales de l’échange, au sein des sociétés primitives » (237). Or, et c’est là un point qui me semble essentiel, il n’y a aucune raison de penser que ces trois aspects (dans parler de tous ceux que M. Sahlins mobilise au passage au cours des pages suivantes) coïncident et qu’il soit, par conséquent, possible de les ordonner de manière commune le long d’un axe unique. Quand bien même ce serait le cas, je crois qu’un tel résultat ne pourrait être établi qu’en deuxième intention, après avoir dressé une classification raisonnée et indépendantes, de ces formes, de ces conditions matérielles et de ces relations sociales, et constaté leur éventuelle coïncidence.</div>
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Pour tenter d’illustrer le fait que les faits sociaux ne sauraient être enfermés dans quelques équivalences trop simples, je prendrai l’exemple du don — défini, dans un sens strict, comme une cession de biens non exigible et non conditionnée à une contrepartie exigible. Or, même dans ce sens le plus restreint (mais le seul qui permette réellement de mener un raisonnement rigoureux à son propos), ce « don libre » peut posséder des contenus sociologiques bien différents, selon le contexte dans lequel il s’insère. Je prendrai trois exemples, tous issus du continent américain.</div>
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Le premier, issu des sociétés amazoniennes non structurées par la richesse, est celui de ces chefs décrits notamment par Pierre Clastres ou Francis&nbsp; Huxley : « C’est le rôle du chef d’être généreux et de donner tout ce qu’on lui demande : dans certaines tribus indiennes, on peut toujours reconnaître le chef à ce qu’il possède moins que les autres et porte les ornements les plus minables. Le reste est parti en cadeaux » (<i>Affables sauvages</i>, p. 63).</div>
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Le second est celui des riches Iroquois qui décidaient, d’une manière qui évoque les évergètes de la Grèce antique, d’abonder au trésor public de leur clan ou de leur village, afin de pourvoir à une dépense inopinée. </div>
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Enfin, le troisième exemple est celui du <i>potlatch</i>, cette distribution publique et munificente, où celui qui donnait démontrait ainsi sa puissance économique aux yeux de sa communauté, mais où celui qui recevait les biens prestigieux se voyait également honoré et confirmé dans son rang de membre de l’élite.</div>
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Ces trois transferts sont incontestablement des dons libres et, à ce titre, des incarnations de la « réciprocité généralisée » de M. Sahlins. Pourtant, leurs significations sociologiques ne pourraient être plus dissemblables. Le premier est sans conteste le plus altruiste ; le chef amazonien ne tirera aucune gloire, aucun prestige social particulier de sa générosité. Son principal bénéfice en sera une charge de travail accrue – on pourrait certes mentionner la polygamie, seul privilège du chef dans ces sociétés ; mais il n’est pas certain que celle-ci ait été davantage qu’une nécessité indispensable pour pourvoir à ses charges. Le riche Iroquois, lui, donne pour s’enorgueillir de son don. Son nom sera loué publiquement, et sa générosité vantée devant tous ; ce qu’il a cédé en biens matériels lui sera rendu sous forme de prestige social. Quant à l’Indien qui fait étalage de sa richesse lors du <i>potlatch</i>, il fait pour sa part en quelque sorte coup double. Non seulement il s’honore et valide aux yeux de tous sa place dans l’élite, mais les biens matériels qu’il a donnés ont toutes les probabilités de lui revenir tôt ou tard. Si, dans notre société marchande, « on ne prête qu’aux riches », sur la Côte Nord-Ouest, on ne donne — en tout cas, les biens les plus prestigieux – qu’à ces mêmes riches, avec le ferme calcul que ce qui a été donné aujourd’hui sera rendu demain : « donner sans considération de ce qui peut revenir en retour est considéré comme le summum de la folie. » (McIllwraith, cité par A. Testart, <i>Le potlatch entre le don et l’usure</i>, p. 21). Pour le dire autrement, autant le don amazonien est un vecteur d’égalité et de solidarité, autant celui de la côte nord-ouest est un don de différenciation, un don aristocratique et intéressé.</div>
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Il me semble que la typologie formelle des transferts de biens a été largement effectuée par A. Testart, puis par F. Athané – bien qu’on puisse encore l’affiner, ce que j’ai tenté de faire dans un article à paraître qui prolonge leurs analyses. En revanche, je ne connais pas de classification sociologique de ces différents transferts. Je soupçonne qu’au moins en ce qui concerne le don, la principale question serait son caractère personnel et public, tant en ce qui concerne celui qui donne que celui qui reçoit ; le don le plus désintéressé et/ou égalitaire se situait du côté de la collectivité et de l’anonymat (comme dans le cas du don d’organe), le plus intéressé et/ou hiérarchique du côté de l’individualisation et de la publicité (c’est le cas avec le <i>potlatch</i>). En tout état de cause, cette hypothèse parfaitement provisoire mériterait d’être scrupuleusement vérifiée.</div>
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